Catherine Corsini : Entrevue

On 05/12/2012 by Nicolas Gilson

Catherine Corsini était présente au 27 ème Festival International du Film Francophone de Namur où TROIS MONDES sélectionné en Compétition a reçu le Bayard du meilleur scénario. Nul doute que la force de son film, qui a eu les honneurs d’une sélection officielle au certain Regard à Cannes, prend source dans celle de sa personnalité et de son propos. Rencontre.

Quelle est la genèse de TROIS MONDES ? – J’en avais un peu assez d’être cataloguée « films de femme, sur les femmes ». J’avais envie de montrer, comme je l’avais déjà fait dans JEUNESE SANS DIEU réalisé pour Arte, que je pouvais m’intéresser à des personnages masculins. J’avais envie aussi de me coltiner au polar « moral » où les sentiments amènent les actions plus que l’inverse. Et je voulais beaucoup parler de la culpabilité. C’était quelque chose qui me tenait à coeur : la culpabilité, le pardon. J’avais des thèmes assez forts et je voulais traduire ça par une histoire. Je voulais prendre quelque chose de très simple au début : comment un accident peut bouleverser la vie de plusieurs personnages. J’avais déjà parlé de plusieurs mondes dans le film précédent (PARTIR) et j’avais envie de continuer à montrer que, dans la vie, il y a aussi des rapports de classe, des mondes qui sont souvent tout proches et que l’on ne connait pas.

Chaque monde met en place un univers qui en dessine d’autres. - C’était l’idée que de cet accident, malgré tout assez banal, ça fasse tâche d’huile et que toues les questions et les réflexions qu’ils se posent après s’étendent et rejoignent ces mondes. Et comment cet accident va remettre en question la vie des ces trois personnes : comment ils vont être amenés à se regarder, à regarder au fond d’eux, où ils en sont, etc. La femme qui va perdre son mari va être bouleversée mais va aussi se rendre compte de l’endroit où elle vit, de la dureté de sa situation encore plus, des espoirs qu’elle y avait mis et comment ils sont anéantis, et de sa capacité, après la révolte, à pardonner.

Les trois protagonistes se mettent en question mais jamais on n’est dans le pathos. - Quand Raphaël Personnaz a lu le scénario, il m’a dit que ce qui lui a plu c’est que c’est très sec et qu’il n’y a jamais de pathos, qu’on ne va jamais chercher l’émotion d’une manière vulgaire. Et le film a essayé de restituer ça : on est dans le parcours de ces êtres qui sont traversés par ces réflexions. C’est la réflexion qui fait avancer l’action. C’est leur chemin et les décisions qu’ils prennent qui font qu’on est amenés à les suivre d’une manière très dense et très vive. Je voulais que le film soit tout le temps tendu et que leurs parcours psychologiques soient de l’ordre du polar et qu’on soit tout le temps électrisés.

Les personnages transcendent des réalités très différentes. Une séquence, lorsque Véra met en question le don d’organes, ancre un contraste très fort. – Pour moi c’est une scène essentielle du film. Elle prend conscience, à cet instant-là, de la mort de son mari. Elle prend conscience qu’ils sont venus là avec l’espoir d’une vie meilleure et que tout cela est gâché. Ils ont travaillé, au noir, beaucoup pour gagner peu. Et tout d’un coup il faudrait quelle donne ce corps gracieusement. C’est, pour elle, un acte insupportable. Elle est indignée de la manière dont elle est traitée. Et elle est incapable d’avoir cet acte de générosité. Et elle interroge en même temps cette société tellement bien pensante – « le don d’organes c’est formidable, madame » – mais qui a été tellement odieuse à un certain endroit. C’est une logique de la souffrance et en même temps, à travers cela, elle pose des questions sur ce monde, par moments complètement kafkaïen, absurde, dans lequel on est : pourquoi on n’a pas le droit de vivre dans tel pays, pourquoi on est pas tolérés, pourquoi c’est difficile d’avoir des papiers, etc. À travers cette scène, elle pose des questions politiques sur le monde d’aujourd’hui.

Cette séquence est la seule qui pose des questions de manière directe. – C’est une invective. J’ai tenu à ce que cette scène soit presque théâtralisée que l’on voit bien les médecins en demi-cercle face à elle ; il y a comme un truc de jugement. La scène est assez abstraite parce qu’il y a un décor très blanc. On est devant cette société qu’elle accuse et contre laquelle elle est indignée, en révolte. Et eux, ils n’ont pas de mots pour répondre à ça, parce qu’ils assistent à cette détresse et qu’il ne peuvent que redire leurs principes qui tombent complètement à l’eau à ce moment-là.

Comment avez-vous pensé la construction du scénario ? - C’était prévu comme cela dans l’écriture mais je me suis posé la question au montage où on a essayé d’être que avec les uns, que avec les autres… Mais je trouvais que c’était bien d’assister à cette confrontation. On voit qu’ils sont tous à un moment de leur vie particulier. Il y a trois mondes que je voulais mettre en présence, les rythmer. Evidemment, au montage, il y a des scènes qui se sont un tout petit peu déplacées. Il y a un script très scénarisé avec beaucoup d’évènements qui sont des maillons et on ne peut pas les déplacer. Il y avait des passages un peu compliqués. Le cours de philo n’était pas forcément utile par rapport au développement mais il participait à amener quelque chose de fort sur la philosophie du film, sur le questionnement. Le film est audacieux et particulier parce qu’il mélange beaucoup de choses et il prend des risques sur l’écriture par moments.

L’emploi de la musique est singulier. – Ça fait deux fois que je travaille avec ce musicien (Grégoire Hetzel) que je trouve extrêmement doué. Et on a beaucoup travaillé sur ce film, on s’est posé plein de questions et on a fait des essais très différents pour amener la musique, finalement, comme un personnage. Grégoire venait à tous les montages. On essayait de voir à quel moment la musique pouvait amener quelque chose de fort comme si, justement, c’était une écriture comme celle d’un scénario.

L’ouverture du film se fait dans un cadre presque ludique. - Oui, il y a une espèce de jeu brutal, viril, entre les trois garçons qui est un peu « rock », un truc de rodéo assez physique. Ils sont dans un truc un peu ultime de fin de nuit à délirer qui fait un peu western. Une envolée un peu lyrique qui va être brisée d’un coup.

La réaction des amis de Al (Raphaël Personnaz) donnent plus de reliefs à sa culpabilité. – Les autres tiennent vraiment à leur place, à leur boulot. Et, en plus, ils n’ont pas conduit. Frank, le personnage joué par Réda (Kateb), c’est vraiment le meilleur ami qui est en fait le pire ennemi. C’est celui qui donne toujours le mauvais conseil. Et en même temps s’il lui donne de si mauvais conseil ce n’est peut-être pas pour rien. Il y a une sorte d’amitié forte, de fascination, derrière laquelle une forme de jalousie pointe de plus en plus.

Il y a également un enjeu de classes. – Il y en a un qui sort de sa classe, l’autre qui y reste. Dans le monde du garage, on sent bien la hiérarchie, l’organigramme. Le monde de Juliette (Clothilde Hesme), c’est avec la faculté l’endroit où sont émises les pensées, ce qui est bien, l’Institution. Le monde de Véra (Arta Dobroshi) est au contraire un monde sans repère, un monde perdu qui a du mal à s’accrocher à quelque chose mais qui est quand même le monde de la tradition car il y a un rituel assez fort.

Comment s’est posé choix des comédiens ? - Je voulais travailler avec des jeunes acteurs – pas avec des vedettes – avec des gens avec qui il y avait de la disponibilité pour pouvoir répéter beaucoup en amont. Par exemple, le groupe des trois copains on a beaucoup travaillé ensemble, je les ai notamment emmenés en boîte de nuit faire des photos, parce que je voulais vraiment que quelque chose de fort se passe entre eux. (…) Je voulais un garçon dont on sente un peu le côté provincial. Raphaël a ce côté-là. Il est un peu taiseux, un peu ombrageux : il a cette pureté et ce côté franc sans forcément savoir très bien parler. À l’opposé, Clothilde est quelqu’un qui a une espèce de facilité, de joie… Arta, je l’avais vue dans LE SILENCE DE LORNA qui m’avait vraiment impressionné. Et par son jeu, avec beaucoup de sensibilité, on sent quelque chose de très intime et de très fin. Je voulais sortir du cliché de la jeune moldave un peu hystérique, nerveuse… je voulais une femme qui amène une douceur et quelque chose sur son visage, que plein d’émotions passent. J’aimais beaucoup qu’ils aient le même âge et que l’on puisse se dire que l’un aurait pu être à la place de l’autre si les circonstances avaient été différentes.

(La version courte de cette interview a été publiée dans Le Quotidien du FIFF)

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  • Un Grand Moment de Cinéma » Trois Mondes :

    [...] Catherine Corsini croise le destin de trois protagonistes et met en scène autant de mondes. De cette confrontation naît une photographie sensible de notre société où les enjeux de classe sont inexorables. TROIS MONDES est tout à la fois une tragédie et une fable, et ne peut que nous bousculer. [...]

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