Interview : Catherine Corsini

On 11/08/2015 by Nicolas Gilson

Au coeur de LA BELLE SAISON, un mélodrame lumineux, Catherine Corsini met en scène les amours entre deux femmes qu’elle plonge dans le contexte social et politique de la France à l’aube des années 1970. Ce faisant elle transcende tout à la fois l’énergie du féminisme, de l’époque et des sentiments. Rencontre avec la cinéaste heureuse d’avoir signé un film « qui aurait du exister il y a beaucoup plus longtemps ».

Quelle a été la genèse de LA BELLE SAISON ? - D’abord je me suis dit que les femmes homosexuelles, les jeunes filles n’avaient pas beaucoup de représentations, de films où il y a des histoires d’amour entre des femmes. Quand on est isolé ou quand on se pose des questions sur sa sexualité, un film ou un livre peut vous aider à vivre, à vous dire que vous n’êtes pas seul et que cette histoire est arrivée à d’autres. Je trouve important que ces films existent et ce film aurait peut-être dû exister il y a beaucoup plus longtemps. Je me suis rendu compte combien BROKEBACK MOUNTAIN était finalement exemplaire : il a été vu en même temps par un très large public et par toute une communauté ; il a été bien perçu par ceux qui aiment un cinéma pointu et il a aidé des gens ; il a réconcilié beaucoup de franges. Je me disais que les filles n’avaient pas encore ce film. Il y a eu LA VIE D’ADELE mais il manque encore des représentations de films avec des histoires d’amour.

Pourquoi vous a-t-il semblé aujourd’hui important de faire un film militant situé dans les années 1970 ? - J’ai eu envie de le placer dans les années 1970 parce que, si j’avais essayé de le positionner par rapport aux histoires du mariage gay, l’actualité était trop présente et en aurait fait un film manifeste. Et ce n’était pas le but. Montrer la naissance politique du féminisme, comme action, et déplier cette histoire en la mettant en perspective avec aujourd’hui permettait de témoigner des acquis qu’il y a eu et de tout ce que le mouvement féministe avait apporté. C’est aussi durant ces années féministes que les homosexuelles ont commencé à prendre la parole : (ça me permettait de montrer) combien le féminisme avait aidé les homosexuelles et comment les homosexuelles avaient aidé les féministes.

Cecile de France - la belle saison

Dans quelle mesure les manifestations autour du « mariage pour tous » ont-elles agi comme déclencheur ? - Ça fait partie des déclencheurs. J’ai évidemment fait toutes les manifestations pour le mariage et j’ai été extrêmement troublée, révoltée, agressée par ces manifestations anti-mariage qui m’apparaissaient d’un autre temps, d’un autre siècle. Quand on voit, dans mon film, le professeur Chambard, qui est en référence à un professeur anti-IVG qui a existé à l’époque, on se rend compte que ce sont les mêmes discours d’une France complètement réactionnaire qui veut empêcher les gens d’aller vers leurs désirs, d’une France à la morale puritaine extrêmement violente et terrible. C’était en réaction à ces discours nauséabonds et excluants qui m’ont vraiment fait peur. Je ne remercierai jamais Christiane Taubira autant.

Vous invitez très justement à une prise de distance pour que l’on se rende à nouveau compte par exemple de quel a été le combat pour le droit à l’IVG. - Ça a été un combat terrible. Il y a énormément de femmes qui mouraient d’un avortement raté. Si les femmes ne s’étaient pas réunies, n’avaient pas manifesté, n’avaient pas envoyé ce manifeste des 343 et n’avaient pas continué à batailler dans la rue… Elles s’étaient battues pour le droit de disposer de son corps. Cette loi qui est passée grâce à Simone Veil, ministre sous un gouvernement de droite, montrait qu’il y a eu une réunification au-delà des partis. C’est une loi qui a été extrêmement importante pour le couple : choisir d’avoir un enfant ou pas, c’est faire l’amour dans des conditions de plaisir sans avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête. C’est tout d’un coup des enfants qui sont nés dans le plaisir. C’est autre chose que des enfants qui sont nés sans être désirés. Cette révolution féministe était celle de l’intime ; une révolution politique qui a eu une portée sur la cellule familiale et sur la société dans un sens très large. Comme elles disaient : l’intime est politique. Après ça a été la reconnaissance du viol et beaucoup de luttes pour l’égalité, beaucoup de luttes qui ne sont pas encore gagnées. On n’a pas encore gagné une égalité totale et sereine.

Ma conscience féministe s’est mise en éveil et j’ai commencé à ouvrir ma gueule.

Qu’est-ce qui a motivé votre conscience féministe ? - Je pense que c’est avec le temps… Je suis féministe et je ne comprends pas que l’on puisse ne pas l’être. Quand j’ai commencé ce métier, j’étais beaucoup plus naïve. Comme j’avais l’impression que l’école était libre, mixte, gratuite, j’avais l’impression que toutes les écoles de cinéma étaient mixtes. Quand j’ai commencé le court-métrage il y avait autant de filles que de garçons ; je trouvais le cinéma génial parce qu’on était dans quelque chose ce complètement égalitaire. Et puis, je me suis rendue compte de la représentation des femmes, que c’était beaucoup plus dur pour les femmes cinéastes qui avaient des enfants de revenir… On était dans un milieu assez machiste aussi sur les sujets de film, les rôles des femmes étaient gratinés, les hommes avaient plus d’argent… Je me suis dit que ce n’était pas normal et j’ai commencé à me réveiller. Ma conscience féministe s’est mise en éveil et j’ai commencé à ouvrir ma gueule.

Les prénoms des protagonistes renvoient à Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig. - C’est un hommage. Carole Roussopouos est une femme vidéaste qui a obtenu sa première caméra, parce que, quand elle a été virée d’un magazine féminin, Jean Genet lui a dit qu’elle devrait en acheter une. Elle a filmé le combat des femmes, la première manifestation homosexuelle, une des réunions du FHAR – et c’est réjouissant de voir comment à l’époque les gens réfléchissaient, parlaient, se posaient des questions et se remettaient en question –, des choses liées à l’époque qui sont vraiment précieuses et formidables. Carole Roussopoulos a détourné beaucoup d’émissions avec Delphine Seyrig. Elles se foutaient de la gueule de Françoise Giroux au ministère du droit des femmes qui était vraiment pour elles de la mascarade. Elle a toujours été du côté des femmes en lutte. C’était une suissesse merveilleuse qui a formé des femmes à la vidéo. Delphine Seyrig est venue la voir et elles ont fondé, avec Ioana Wieder, le Centre Simone de Beauvoir. Il y a un bout de scène qui est tirée justement d’une vidéo de Carole Roussopoulos quand elle distribue des tracts « pour l’avortement libre et gratuit », elle tombe sur une petite vieille qui lui dit qu’il n’y a qu’à ne pas baiser. J’ai retraduit cette scène dans le film. J’adore ce qu’elle a dit sur le mouvement : « le jour où on a arrêté de s’amuser, le mouvement s’est cassé la gueule ».

Il y a aussi un clin d’oeil à Pompidou et à la notion de famille. - Je trouvais intéressant de rappeler des choses à de gens qui ont vécu ça ou que ce soit un témoignage d’une société très patriarcale, où l’ordre et la morale, la menace, étaient castrateurs. C’était important de relier tout ça.

LaBelleSaison

La production de LA BELLE SAISON a-t-elle été facile à mettre en place ? - Paradoxalement, comme j’avais déjà l’accord des actrices quand on en a commencé le financement, non. Ça a été assez simple. Je pense que les gens ont été sensibles à l’histoire d’amour et ont trouvé que ça avait la vertu d’être une histoire universelle. Du coup ils n’ont pas stigmatisé le projet ou pensé que ce serait un film de niche très pointu. Ils ont compris que mon souhait était de s’ouvrir, avec le sujet, à un large public. Après je n’ai pas eu l’argent que je souhaitais mais comme sur mes autres films, c’est à dire ni plus ni moins. Le sujet n’a pas été un frein, au contraire il les a convaincus.

Comment est-ce que vous avez réussi, au scénario, à balancer l’équilibre entre une légèreté lumineuse et des sujets de société plus graves ? - J’ai travaillé avec une nouvelle productrice, Elisabeth Perez, qui m’a beaucoup aidé à faire ce film et qui a beaucoup poussé à sa réalisation. Avec l’audace du sujet, comme c’était la première fois que je travaillais avec elle, j’avais l’impression d’être presque dans mes premiers films. Quelques fois les défauts et les qualités d’un premier film, c’est de brasser beaucoup de choses. J’ai eu envie de conceptualiser l’histoire, de parler du féminisme, des années 1970, de la campagne,… Il y avait une envie de raconter la vitalité de l’époque, de brasser beaucoup de choses et d’être dans l’utopie qu’ont été les années 1970. A travers tous ces thèmes, il y a aussi la volonté d’assumer complètement un film mélodramatique avec, en même temps, une fin qui se veut positive. Il y a beaucoup de tours de force dans le scénario. Laurette Polmanss m’a beaucoup aidé à trouver tous ces bouleversements, tous ces retournements.

Vous semblez vous focaliser sur l’intimité des protagonistes. - Ce sont beaucoup de petites scènes ; on assiste à des petits moments de vie. C’est assez dur à tourner car il faut à chaque fois trouver cette vérité et ce sont des scènes qu’on tournait très vite. Il fallait à chaque fois se demander si on avait bien l’essence de la scène.

On voulait sentir ce qu’a été l’esprit de l’époque sans se figer dans la reconstitution.

Il y a une fluidité impressionnante : on a deux lignes narratives, dans la mesure où l’on suit deux protagonistes, qui se fondent, s’enchainent imperceptiblement. - C’était compliqué à écrire et ça a été un exercice de montage absolument difficile. Il fallait effectivement toujours trouver cet équilibre. J’ai travaillé pour la première fois avec Frédéric Baillehaiche, un monteur magnifique (qui était le monteur de PARTY GIRL) que m’a conseillé ma productrice. On a fait un travail main dans la main. On est évidemment parti d’un film plus long mais on n’a pas coupé tant que ça dans les scènes : on a essayé de trouver la bonne durée pour essayer d’équilibrer, de passer d’un monde à l’autre, de Paris à la campagne… Ce sont des moments de vie, il n’y avait pas une structure avec des événements : des scènes pouvaient presque glisser d’un endroit à l’autre. Il fallait vraiment parvenir à trouver une progression qui est aussi celle mentale des personnages.

Dans la construction de ces mondes, vous évitez les clichés. - On a essayé d’éviter le pittoresque de la reconstitution. On voulait sentir ce qu’a été l’esprit de l’époque sans se figer dans la reconstitution. Il y avait aussi ce grand amour de la campagne, que je n’ai pas forcément mais qui a été transmis par les paysans que j’ai rencontrés et qui ont donné des petits stages aux actrices. Une amie, qui a l’amour de la terre car elle est fille de paysans, m’a beaucoup aidé sur la justesse de l’écriture en relisant les scènes pour me dire ce qui se faisant ou pas à l’époque. Il y a aussi deux films magnifiques que j’ai montrés aux actrices, FARREBIQUE et BIQUEFARRE de Georges Rouquier, un cinéaste paysan extraordinaire qui fait tourner sa famille et qui montre les débuts de l’intensification de la culture et des pesticides. Je voulais transmettre ça en étant très juste sur les travaux des champs et qu’on ne sente pas des actrices qui s’amusent à faire la paysanne.

L’approche tient de la sensation tant on est avec elles. - C’est un travail à l’image que l’on a fait avec Jeanne (Lapoirie) en regardant ces films en montrant ce que j’aimais. On voulait faire un film très simple, très brut en lumière, très naturel. On a beaucoup regardé des peintures de Monet ou de Renoir ; toutes ces femmes alanguies dans la campagne. C’était très important de montrer les corps nus dans cette campagne comme des tableaux, toujours de manière un peu crue et frontale, sans être dans les chichis.

La pilosité des corps est soulignée avec délicatesse. - J’avais dit aux actrices que, dans les années 1970, les filles avaient du poil sur les bras et ne se rasaient pas au niveau du sexe. Et puis, quand on a tourné, j’espérais qu’elles l’avaient fait car ce n’est pas toujours gagné. Et ça s’est fait pareil, avec naturel : il ne allait pas que ce soit caricatural. Il fallait que ça reste de l’époque comme Carole est très à l’aise en étant à poil parce que, sans être ostentatoire, c’est comme ça qu’on était. Ce côté naturiste, d’être nu, faisait partie des codes de l’époque, il fallait donc le faire avec beaucoup de naturel et de grâce. Et c’est ce que Cecile (de France) amène aussi dans cette campagne. Il y avait aussi ce côté jubilatoire liée au scénario, au coeur de cette ferme un peu austère avoir cette fille à poil alors que sa mère l’imagine tranquillement couchée.

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