Cannes : Route Irish

On 22/05/2010 by Nicolas Gilson

Ken Loach est un habile metteur en scène qui parvient à obtenir de ses acteurs une justesse impressionnante effaçant toute impression de représentation. Il ne cesse de tendre à une dynamique réaliste vive voire à vif qui confronte le spectateur à une certaine vérité pathétique – au sens noble du terme. De film en film, il compose une œuvre poignante et saisissante, quelque fois tragique mais jamais misérabiliste qui tend à une réelle mise en perspective de la société, une photographie évolutive de celle-ci. ROUTE IRISH répond à cette préoccupation pour la banalité du quotidien de certains, une banalité pourtant loin d’être anodine. Au départ d’une situation singulière, Ken Loach permet d’envisager une dimension plurielle et complexe. Néanmoins, malgré d’évidentes qualités, ROUTE IRISH déçoit. L’acuité de la mise en scène est perturbée par des renforts musicaux inénarrables et une ennuyeuse dynamique de montage.

La logique du montage est quelque peu duale, si elle repose sur une orchestration scénaristique évidente, elle tend également à une certaine organicité. Celle-ci se veut toutefois systématique aussi elle s’impose comme démonstrative voire tristement didactique. Le personnage de Fergus est indéniablement central : il est à la fois le centre d’attention, l’objet premier de visualisation mais aussi l’élément clé conduisant à une perception subjective. Cette dernière prend la forme tantôt de flash-back, tantôt d’image psychologiques semblant hanter le protagoniste ; leur point commun est de troubler le protagoniste ou plutôt de mettre en exergue le trouble qui l’habite. Son expérience en Irak l’obsède au point de le dévorer. Tel un leitmotiv elle revient, lancinante, ponctuer une ligne narrative pourtant ardente qui s’en trouve affaiblie. Cette dictature du cauchemar douloureux engendre une distanciation irrémédiable. Le spectateur qui se fond au pathos silencieux et déchirant de Fergus est alors placé face à la monstration d’exactions commises en Irak. En visualisant le ressenti du protagoniste – ou supposé ressenti – il ne fait plus corps avec lui, paradoxalement. Cette effet de distanciation est aussi et surtout dû à la logique de renfort musical proprement atmosphérique, hypothèse éculée et non réaliste en complet décalage avec la mise en scène.

Sans doute est-ce la structuration-même du scénario qui est à remettre en cause. Car au-delà des appuis musicaux et visuels qui imposent une perception démonstrative du désarroi psychologique du protagoniste principal, Ken Loach opte pour un encadrement narratif qui, bien qu’attisant la dimension sensitive, conduit à une désolante dimension romanesque ; la fiction semblant prendre le pas sur la réalité dont il veut témoigner. Heureusement la vivacité des interactions, de la perspicacité des échanges dialogiques et l’intensité des rencontres, s’impose comme vivifiante.

ROUTE IRISH
♥(♥)
Réalisation : Ken LOACH
Grande-Bretagne / Belgique – 2010 – 92 min
Distribution : Cinéart
Comédie dramatique

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