Copie Conforme

On 18/05/2010 by Nicolas Gilson

Lorsque le film s’ouvre, le spectateur est confronté à une hypothèse singulière ; celle d’un pupitre de conférencier. Le cadre est résolument fixe. L’action tarde à se mettre en place. La logique sonore laisse présager l’attente d’un public circonspect – brouhaha ambiant où dominent des chuchotements et quelques raclements de gorge. Le spectateur est irrémédiablement assimilé à ceux qu’il ne voit pas. Peu à peu les détails du cadre s’imposent à lui tandis qu’un élément décentré prend sens : un livre, objet de l’allocution à venir, dont le titre n’est autre que celui du film, COPIE CONFORME. L’attente perdure mais l’intervention d’un premier protagoniste permet d’en envisager la fin. Cette pleine hypothèse de (re)présentation conditionne alors autant les constructions scénaristique et esthétique du film que la lecture spectatoriale.

Le discours de l’orateur à propos de son livre – au titre déjà porteur de sens – met en garde le spectateur face aux vraisemblances. Celles-ci se démultiplient d’entrée de jeu : Une femme assiste à la conférence accompagnée de son fils, elle semble découvrir l’orateur et être séduite par lui mais s’échappe rapidement sans jamais avoir réellement prêté attention à son discours. Alors que seuls les mots prononcés par l’homme sont offerts au spectateur, l’attention de celui-ci est excitée par la monstration de l’attitude et des gestes de la femme. Alors que le discours est au premier plan, l’image en efface toute réelle assimilation.

La femme est le centre de l’attention. Le spectateur la rencontre peu à peu. Après une introduction toute iconographique, c’est au travers d’un dialogue avec son fils qu’elle apparaît se dévoiler à lui. Un dialogue écrit, presque dithyrambique, au sein duquel l’enfant apparaît bien trop adulte mais où surgit une complicité mère-fils incontestable. Le fils attise la curiosité du spectateur : pourquoi cette femme a-t-elle regardé cet homme ; ainsi. Elle semble passionnée et se refuser à l’admettre.

Cette double introduction permet à Kiarostami de mettre en place une logique esthétique où l’attention du spectateur est à la fois excitée et mise à mal. La conjonction ou l’opposition des hypothèses visuelle et sonore se veulent dictatoriales : le spectateur ne peut assimiler que ce que le réalisateur lui offre, celui-ci stimulant de manière souvent contradictoire ses centres d’attention. Mais au-delà la logique narrative demande au spectateur de penser, repenser ce qu’il découvre. La rencontre entre l’homme et la femme, scénarisée par Kiarostami, ne cesse de se redéfinir.

Ce n’est pas l’objet qui compte mais la perception que l’on en a : le discours premier du conférencier ne cesse d’être reformulé. D’abord dans un échange dialogique entre lui et elle lorsqu’il part en balade, lorsqu’elle le promène dans les méandres d’une ville plébiscitée pour son cadre romantique. Une drôle de rencontre où les deux protagonistes semblent se découvrir tout en témoignant d’une complicité timide. Durant celle-ci les hypothèses formulées par le spectateur vont se moduler encore et encore, se refaçonner. La réelle rencontre n’a pas lieu au sein même du film mais entre les protagonistes de celui-ci et le spectateur. La perception de l’objet filmique ne cesse de changer.

Le spectateur promène son attention à mesure que les protagonistes évoluent le long d’un parcours de plus en plus complexe qui tend pourtant à une simplicité radicale. Kiarostami dessinent et redessinent des archétypes divers qui ne cessent de se nourrir les uns les autres. Le regard des protagonistes s’impose comme l’élément clé de toute la construction. Un regard pluriel : il est aussi bien l’adresse frontale à la caméra que la perception qu’ils ont de leur situation. Un regard qui dicte autant celui du spectateur qu’il lui demande de poser un jugement propre.

La force de jeu de Juliette Binoche est perturbante. L’actrice se fond à une double logique de mise en scène à la fois radicalement réaliste et purement démonstrative sans jamais perdre de crédibilité. Elle parvient au sein d’un même plan à passer de la singularité individuelle à une dimension représentationnelle archétypale et iconographique. La femme est à la fois différente et identique d’un bout à l’autre du film. Mais son évolution – car il s’agit bien de cela – est perturbante : elle apprend à poser un regard sur elle-même, sur sa vie. Elle se met à nu, peu à peu elle tend à gommer les vraisemblances afin de se regarder en face. Un regard partagé par l’homme dont le geste final sera vecteur de sens. Un regard enfin que Kiarostami impose au spectateur.


COPIE CONFORME
♥♥♥
Réalisation : Abbas KIAROSTAMI
France / Italie – 2010 – 106 min
Distribution : Alternative Film
Comédie dramatique
EA
Cannes 2010 – Sélection officielle – en compétition

3 Responses to “Copie Conforme”

  • Très bonne critique, je ne suis pas toujours d’accord avec vous mais cette analyse est juste, et ça fait plaisir de lire une critique positive de ce film sous-estimé par la presse belge.

  • Bravo, enfin une vraie critique de cinéma!
    Je ne connaissais pas et je trouve que vous faites ça très bien et pour une fois il y a un vrai point de vue et…même deux! ça me réconcilie presque avec les médias.
    Bonne continuation.

    Aïcha

  • Bonjour à vous deux,

    et bien bravo, une durée qui correspond à une critique constructive pour un cinéma, qui mérite qu’on lui donne du temps !

    En attendant la prochaine critique avec impatience, je vais twitter votre vidéo à mes Followers.

    Bon festival.

    Pierre Santos

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