Cannes 2019 : Jour 3

On 17/05/2019 by Nicolas Gilson

C’est sur une note féministe que nous avons démarré cette troisième journée à Cannes avec deux réalisations très sensibles sélectionnées au Certain Regard, LES HIRONDELLES DE KABOUL de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec, et UNE GRANDE FILLE (Beanpole) du très talentueux Kantemir Balagov. Remis des émotions suscitées par LES MISERALES et (plus cinématographiques) BACURAU, nous avons été spectateurs des films de Mati Diop et de Ken Loach sans réellement nous laisser emporter par la poésie du premier et la force du second.

Adaptation du roman de Yasmina Khadra, LES HIRONDELLES DE KABOUL nous a plongé au coeur de l’Afghanistan de 1998 alors que les Talibans sont au pouvoir et les femmes sont contraintes au port de la burqa. Signée par Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec, l’animation en aquarelle témoigne d’une grande sensibilité tant dans son approche scénaristique qu’esthétique où, en partant une attention particulière aux détails, symbolisme et réalisme se con-fondent. Dans les ruines parlantes de Kaboul qui témoignent de l’histoire de la cité, deux couples sont mis en scène : Moshen et Zunaira d’une part, saisis dans la fougue de leur amour, et de l’autre Atiq et Mussarat, usés par les conflits passés qui les ont aussi réunis. Les premiers veulent croire en l’avenir et ont l’espoir d’un retour à la liberté, aux libertés. Fougueux et légers malgré la misère de leur quotidien, Moshen et Zunaira voient leur vie basculer lorsque le premier commet, malgré lui, un geste qu’il ne s’explique pas et qui foudroie son épouse. Au gré du développement narratif le film questionne tout à la fois l’aspiration à la liberté (d’autant plus forte qu’elle a été goutée) et la perméabilité à des idées et des idéaux que pourtant on répugne. Distant de tout manichéisme, LES HIRNDELLES DE KABOUL trouve sa force dans la complexité des sentiments éprouvés (et transcendés). Habile, sensible et troublant.

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Sommes-nous amenés à mettre en perspective la place des femmes sous le régime terrible des Talibans (et au-delà) qu’au fil de UNE GRANDE FILLE (Beanpole) nous découvrons celles de jeunes femmes privées de leur insouciance alors qu’elles furent projetées dans l’horreur de la seconde guerre mondiale. Le film s’ouvre au lendemain de celle-ci dans la ville de Leningrad qui porte les stigmates du conflit. Nous y rencontrons Iya (Viktoria Miroshnichenko) tandis qu’elle fait une étrange crise qui la foudroie sur place, immobile, distante des sons qui l’entourent comme projetée dans le vertige d’une chute infinie. Grande, très grande au point d’être surnommée « la girafe » (Beanpole), Iya est infirmière et prend soin des survivants marqués tant physiquement que psychologiquement. Elle tente de survivre et son physique, malgré son caractère imposant, traduit la fragilité dot nus fumes d’entrée de jeu les témoins. Bientôt rejointe par Macha (Vasilisa Perelygina) qui revient du front, elle tente de donner un sens à une vie privée de naïveté et d’insouciance.

Questionnant la notion « inéluctable » de maternité de jeunes femmes qui ne sont pas armées ni éduquées à la vie, le réalisateur s’intéresse à la place singulière qu’on pris les femmes dans ce conflit armé : « soignante » dans l’immédiat après-guerre alors qu’elles sont tout autant victime que les hommes, elles doivent panser les plaies des autres tandis que les leurs sont grandes ouvertes et qu’elles n’ont pas les mots pour exprimer la terreur qui les habite. Une troublante universalité que le réalisateur parvient à transcender en se concentrant sur la singularité de la réalité russe et de deux destinées réunies, désunies et qui, malgré leurs oppositions, se confondent. Dirigeant avec admiration deux actrices qui crèvent littéralement l’écran, il signe une mise en scène en tout point maitrisée. Nombreux sont les plans qui marquent instantanément l’esprit comme les séquences qui nous fascinent, nous éblouissent et nous foudroient (tout à la fois). Un titre qui aurait très certainement eu sa place en compétition.

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Du côté de celle-ci, justement, nous avons découvert le sensible ATLANTIQUE de Mati Diop et le monstratif SORRY WE MISSED YOU de Ken Loach. Si la réalisatrice franco-sénégalaise avait signé un court-métrage documentaire éponyme en 2009, ATLANTIQUE n’en est pas la transposition fictionnelle bien que la trame première nourrisse les prémisses scénaristique. La réalisatrice met en scène des ouvriers d’une banlieue proche de Dakar qui décident de quitter leur pays, en embarquant sur une pirogue. Alors que leur employeur refuse de les payer depuis des mois, ils veulent quelque avenir et subvenir aux besoins de leurs proches. Parmi eux, Souleiman, est contraint de quitter celle qu’il aime, Ada qui est pourtant promise à un autre. Disparaissent-ils qu’ils reviennent hanter le quotidien de celles restées sans nouvelle tandis que le mariage d’Ada souffre d’un événement étrange : le lit nuptial prend soudainement feu et, si certaines clament avoir vu Souleiman, aucune explication réaliste ne permet de comprendre cette soudaine combustion. Une enquête s’ouvre… L’approche se veut organique. Trop sans doute tant l’écriture est morcelée. Il émane toutefois du film une poésie et une chaleur irradiante.

Dernier film annoncé de (et par) Ken Loach, SORRY WE MISSED YOU met en scène le quotidien d’une famille populaire anglaise dont le mari est livreur indépendant et l’épouse aide soignante à domicile sous un contrat « zéro heure ». L’un et l’autre se donnent au point de s’épuiser dans l’espoir d’offrir quelque avenir à leurs enfants qui leur échappent à cause d’une absence accrue… Cette photographie réaliste des conséquences du néo-libéralisme que le cinéaste n’a eu cesse de révéler autant que dénoncer, ce nouvel opus ancre le cruel constat de l’acceptation par une génération qui n’a pas repris, ne reprend pas, le combat de leurs aïeux. Jusqu’à quand ?

Atlantique

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