Cannes 2019 : Jour 10

On 24/05/2019 by Nicolas Gilson

Tandis que le festival touche à sa fin et que les festivaliers commencent peu à peu à quitter Cannes pour retourner à la réalité, le nouvel opus d’Abdellatif Kechiche promettait de faire sensation. Pourtant la projection presse était presque déserte au point de presque faire tomber le système hiérarchique en ouvrant à tou.te.s les places situées en orchestre. C’est que les 228 minutes du film n’ont guère motivé ce premier public pourtant prêt à se battre pour découvrir le Tarantino. Et puisque nous avions fuit « l’événement » pour ne pas être confondus avec du bétail, nous nous sommes avec avidité précipités à la découverte de MEKTOUB, MY LOVE : INTERMEZZO. Bien mal nous en a pris.

MektoubMyLoveIntermezzo

Nous avions rencontré les principaux personnages de MEKTOUB, MY LOVE à Venise en 2017 au coeur du CANTO UNO dont nous avions tant aimé la liberté, l’écriture, l’esthétique et la vérisimilarité des interprétations. Nous les retrouvons en 1997 sans que jamais nous n’ayons l’impression de voyager dans le temps tant l’ensemble du film s’embourbe dans les défauts que le premier opus contenait à croire que l’intertitre situant l’action et les billets employés par les personnages suffisent à transcrire une époque. La modernité des personnages de CANTO UNO fait aujourd’hui place à la seule contemporanéité de cet intermède. Ça twerke à la plage dans des bikinis dont le tissu cache à peine les poitrines et les sexes épilés, ça twerke en boîte de nuit dans des mini-shorts taille basse qui tiennent du string et des hauts de lingerie dont on cherche l’origine (lorsque des tétons ne sont simplement pas recouverts de ruban adhésif noir).

Ça twerke, ça twerke, ça twerke… sans que jamais Kechiche ne semble prendre conscience que face aux corps des femmes se tiennent ceux d’hommes qu’il se refuse à filmer préférant morceler les corps des jeunes filles à peine majeures en les réduisant à quelques canons de l’esthétique pornographique : gros plans de leurs culs, de leurs sexes et de leur bouches ouvertes.

Vide de toute narration – si ce n’est la chasse d’une nouvelle proie avant son partage et la promesse d’un cunnilingus menant au septième ciel – le film est l’antithèse de la réflexion à laquelle nous conduisait Céline Sciamma avec PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU et nous jette à la figure la vulgarité d’un regard vicieux. Sa sélection est d’autant plus honteuse que le film n’a pas pu être vu dès lors qu’il n’était pas monté. Le réalisateur aura beau défendre un droit à l’expérimentation, à une nouvelle forme de cinéma qu’il nous faut bien nous résoudre à envisager MEKTOUB, MY LOVE : INTERMEZZO comme un porno qui s’est émancipée de toute écriture.

il traditore cannes 2019

Après une telle épreuve, nous oublierions presque que Marco Bellocchio nous a transporté avec IL TRADITORE (Le Traître) en signant à 79 ans un film fascinant, à travers un angle d’approche inédit, sur la mafia italienne. Le cinéaste italien s’intéresse à une figure singulière du grand banditisme italien, Tommaso Buscetta, qui fut le premier repenti à collaborer avec les juges et qui, toujours, a refusé cette étiquette.

Nous plongeant dans les années 1980, Marco Bellocchio ouvre son film sur la réunion à Palerme de clans mafieux que le trafic d’héroïne a divisé. Mais, tandis que Tommaso Buscetta s’est envolé pour le Brésil avec sa troisième épouse et ses plus jeunes enfants, le pacte de paix est rapidement enterré. Mis en scène avec panache, le film met en scène d’une part les exactions commises et, en parallèle, l’arrestation et l’extradition de Buscetta qui se retrouve contraint à collaborer avec le juge d’instruction Giovanni Falcone. Repenti aux yeux de la mafia, l’homme accepte de collaborer car il considère que ce faisant il ne trahit pas l’organisation qui, à ses yeux, a été trahie par ceux qu’il dénonce. Fort de donner vie avec réalisme à plusieurs décennies (les décors et les costumes sont sublimes), le réalisateur parvient donner vie à des figures hautes en couleur au gré de confrontations d’autant plus électrisantes qu’elles mettent en scène des situations et des personnages réels. Servi d’un casting majestueux, le film est emporté par Pierfrancesco Favino dans le rôle de Tommaso Buscetta. Un des grands films de cette édition.

Le traitre

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