Bouli Lanners : Entrevue

On 11/10/2011 by Nicolas Gilson

LES GEANTS a séduit les festivaliers de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes avant de réjouir l’oeil du Jury du 26ème FIFF où le film était en compétition et où il a remporté deux Bayards d’Or (Meilleure photographie, remis à Jean-Paul De Zaeytijd et Meilleur comédien remis à Zacharie Chasseriaud, Martin Nissen et Paul Bartel). Bouli Lanners était à Namur. Rencontre.


Votre film met en scène de jeunes adolescents. Comment avez-vous approché ce sujet ?

Dès le début j’ai voulu faire un film avec des adolescents plus que sur des adolescents. Je me suis replongé dans mon adolescence pour me remettre à niveau. Je fréquente naturellement beaucoup d’ados puisque mes amis ont des enfants de cet âgé-là. Quand on a fait le casting, on a été en permanence immergé dans le monde de l’adolescence, ce qui confirmait l’écriture et l’affinait aussi. Et puis, c’est un âge qui m’a marqué. Me replonger dans mon adolescence a été quelque chose d’essentiel pour tout le film.

A-t-il été facile de trouver les trois adolescents ?

Ca n’a pas été facile. Ca a pris pas mal de temps parce qu’il fallait chercher sur un spectre beaucoup plus large, dans la mesure où il ne s’agit pas de « vieux professionnels ». Il faut faire aussi du casting sauvage – on dit sauvage mais c’est très bien organisé. Comme il y avait une masse assez importante de candidats potentiels cela fatigue beaucoup. A chaque personne qui passe le casting, je projette un peu, donc ça demande une énergie considérable. Et puis, une fois que l’on a trouvé les deux frères, pour le troisième ça s’est mis assez bien.

Vous avez adopté une direction d’acteur particulière ?

Quand ils jouent c’est les mêmes rapports qu’avec un comédien parce qu’ils sont comédiens dans leur chair. Simplement, entre les prises de vue, on ne gère pas un ado comme un adulte. A un moment donné il faut qu’ils pètent les plombs, qu’ils courent, qu’ils crient, qu’ils rigolent… Il fallait catalyser cela. On a organisé le plan de travail en fonction. Dans tout ce qui était champs/contre-champs, je jouais chaque fois ce qui était off pour re-rythmer de manière plus juste. Sinon quand la fatigue est là ils commencent à se faire rire : comme quand on était à l’école, les deux dernières heures du vendredi, on pétait une cale, et c’est tout à fait normal.

Vous envisagez le film comme un conte. C’est une notion importante pour vous ?

Elle a été importante quand j’ai écrit le film, parce qu’il y avait tous les ingrédients d’un conte contemporain. Cela m’a servi dans la mise en scène et m’a permis d’aller plus loin. Après, alors qu’on est dans une thématique de film social où l’on parle de démission parentale, voire des adultes, le conte permet d’aborder le film d’une manière différente qui laisse la place au « beau ». Le film est formellement un film de cinéma dans la mesure où il y a de l’image, de l’aventure et où on ne se pose pas de questions de logistique domestique. On est uniquement dans le ressenti des comédiens. Le décorum est vraiment celui de cinéma. Il y a le paysage, la rivière et cette espèce de conte initiatique qui permet de partir vers un idéal à travers la nature ce qui n’aurait pas été possible si j’avais abordé le film de manière plus frontale, si j’étais resté dans un canevas beaucoup plus proche de la réalité logistique.

Le cadre se fait à hauteur d’enfant.

Oui. On est vraiment à leur niveau tout le temps. Tous les adultes, qui ont ici des rôles très marquants, sont vu de leur axe. Ils sont plus grands, plus haut, plus caractérisés. Les curseurs sont un peu poussés.

Votre directeur photo Jean-Paul De Zaeytijd vous suit depuis toujours.

Depuis Les Snuls déjà. On parle beaucoup avec Jean-Paul avant le film. On prépare beaucoup d’autant plus que l’on tourne de manière traditionnelle – on tourne en super 35. C’est quelque chose qui se prépare au niveau de la lumière. Au niveau du cadre je découpe le film assez précisément. Jean-Paul magnifie la chose. Le fait de se mettre à leur niveau est venu de manière instinctive.

Vous filmez les paysages de manière singulière. Cela a-t-il un rapport à votre passé de peintre ?

Dans mes peintures, il y avait ce rapport à un ligne d’horizon très basse, cela correspondait à des focales courtes… Et quand je vois des vieilles peintures et des vieux dessins, je me rends compte qu’il y a quelque chose qui est très proche des cadres que je fais au cinéma. C’est marrant de constater que la réflexion s’est inversée : avant j’étais peintre et je me disais que le cinéma ressemblait à mes peintures et maintenant je suis cinéaste et je me dis que mes peintures ressemblent un peu à mon cinéma. Je me suis rendu compte du parallèle entre les deux. Alors je pense que cela vient de là, oui.

L’espace-lieu est celui, sublimé, de tous les possibles.

Traiter le film comme un conte me permettait de magnifier les paysages. On sent que toute une région est magnifique et que la possibilité de s’échapper à travers elle existe. C’est pour ça que le conte m’intéressait. Il me fallait une nature qui remplace ce que une mère peut avoir. Dans le côté protecteur, la rivière les borde, les berce. C’est quelque chose qui fait un peu peur mais qui rassure surtout. C’est pour cela aussi que je magnifie, de manière absolue, le paysage. Comme je viens du paysage et que je viens de la campagne j’ai besoin de cette confrontation de l’homme à la nature, il faut qu’il se remettre en question par rapport à son environnement.

Vous écrivez seul ?

J’écris seul mais j’ai des lecteurs privilégiés. C’est un travail qui se fait toujours en deux temps. Il faut que j’écrive seul, il faut que ça macère. Après, mon épouse relit et on fait le bilan. Et puis je repars dans ma solitude. C’est une solitude qui est brisée par cette relation que j’ai avec mon épouse. C’est une co-écriture qui se fait vraiment en deux temps. En fait, je n’arrive pas à travailler avec quelqu’un. C’est un jeu de va et vient permanent. Ici, avec mon épouse, avant avec Jean-François Lemaire ou avec Stéphan Liberski. Et des relecteurs privilégiés, des gens qui relisent mes scénarios et qui ont un avis très distancié de ce que je fais. J’ai besoin de ça.

On en vient à cette famille du cinéma.

Mais la famille est essentielle. De manière universelle l’Homme a bien conscience que la famille est quelque chose de régulateur dans une société. Pour moi la famille, celle du cinéma ou celle au sens plus général, a quelque chose d’essentiel. Le fait que je travaille en famille est d’ailleurs la preuve que pour moi c’est important.

Ce qu’il y a de paradoxal c’est que la famille disparaît dans vos films.

En cela je trouve que mon cinéma est de plus en plus positif. Il y a d’abord, toujours, ce postulat d’une famille qui est explosée, qui n’existe plus. Dans ULTRANOVA, ça ne se recompose pas du tout. Dans ELDORADO, ça se recompose pendant un jour et demi. Ici l’amitié pallie un petit peu… A chaque fois il y a une volonté de reconstruire quelque chose qui a disparu. Et dans le prochain (TENDERSTICK), en fait, il y a quelque chose qui se reconstruit : il y a d’abord le postulat de cette famille éclatée, et puis il y a le manque de ça et finalement en reconstruit, bon an mal an, dans une société qui est très déstructurée, malgré tout quelque chose. Je fais un cinéma positif, me semble-t-il, même si le postulat de base n’est pas très drôle. Mais la société n’est pas très drôle non plus.

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