Interview : Bouli Lanners

On 23/02/2016 by Nicolas Gilson

Avec LES PREMIERS LES DERNIERS, Bouli Lanners nous offre une réelle respiration tant son film est humain et empli d’espoir. Il y met en scène deux chasseurs de primes, Cochise (Albert Dupontel) et Gilou (interprété par le réalisateur), qui doivent mettre la main sur un téléphone et s’enfoncent dans des plaines inquiétantes. Parallèlement, il nous confronte à la fuite d’Esther (Aurore Broutin) et de Willy (David Murgia) qui sont persuadés que la fin du monde est proche. Echouent-ils dans une même contrée qu’un certain Jésus (Philippe Rebbot) précipite leur réunion. Rencontre avec un cinéaste sensible.

Les Premiers, Les Derniers

Qu’est-ce qui vous a conduit à travailler sur la notion d’espoir et le rapport à la foi ? - J’avais envie de parler de ce sentiment très négatif, très pessimiste, de fin du monde et celle de faire quelque chose qui aille vers l’espoir. Là-dessus s’est greffée l’idée de mettre des personnages qui peuvent rappeler la Bible sans faire un film sur Dieu. Le petit couple permet aussi de faire un lien avec les premiers hommes, et on peut imaginer que nous pourrions potentiellement être les derniers. Ce qui engendre un climat un peu apocalyptique qui corrobore le propos par la forme. Petit à petit, les choses se sont mises en place. Je suis devenu le personnage de Gilou par jeu de circonstances, dû au fait que j’avais une pathologie cardiaque qui me mettait au coeur d’une pensée pessimiste. Je me suis dit qu’il y avait un parallèle à faire entre l’échéance d’un gars et celle de la planète. Et quitte à se mettre à nu, autant parler aussi de cette notion de foi. Comment parler de la fin du monde sans évoquer aussi un pensée spirituelle ? Du coup, j’ai tout mis dedans.

Avant la présentation du film à Berlin, vous l’avez présenté un peu partout en France avant sa sortie. - C’est un film que j’ai vraiment envie d’accompagner, mais je crois aussi que c’est un film qui en a besoin. C’est un film qui mérite le débat. Je me suis beaucoup investi et le film est très personnel. Le débat porte à la fois sur des choses personnelles et des choses très profondes comme le rapport à la foi. Ce ne sont pas des thématiques qu’on aborde souvent dans des débats de fin de film. C’est bien aussi d’avoir les réactions du public, de voir comme il fait écho par rapport à ce sentiment très pessimiste de fin du monde, ce non-espoir, qui insidieusement est là.

Toute la poésie du film réside justement dans l’espoir que vous insufflez. - Ça part d’un postulat sombre, parce que ça parle de la période que l’on vit, en allant vers la lumière, vers l’espoir. Comme le dit le personnage incarné par Michael Lonsdale dans le film : « Vivre ce n’est pas que respirer. » Si même il y avait une échéance – et il y en a de toute façon une – comment la vivre ? Avec le plus d’humanité et de profondeur possible ; vivre à fond, jusqu’au bout.

Le messie que vous mettez en scène est, au-delà de l’évocation à la chrétienté, universel. - Jésus est pour certains un personnage historique et pour d’autres le fils de Dieu. Certains peuvent voir mon Jésus comme le mec qui croit être Jésus et d’autres comme l’étant vraiment. La porte est ouverte. Pour ce qui est de la foi qui aujourd’hui fait peur, il me semblait important d’exprimer mon point de vue en disant que je suis croyant. Mais ça s’arrête là. Je ne fais pas de prosélytisme, il n’y a pas de dogmatisme et je ne juge pas les autres. Je pense qu’aujourd’hui, dans un société laïque et que je veux être laïque car il est impératif que le pouvoir de l’Etat soit séparé du pouvoir religieux, on peut affirmer qu’on croit en Dieu. Il ne faut pas non plus que la laïcité devienne une forme de religion par son excès et il ne faut pas non plus que la peur des intégrismes nous fasse dire qu’on ne croit plus en Dieu. Il était important de dire ces choses en soulignant que ce n’est qu’une recherche personnelle. Et même si je crois en Dieu, je crois d’abord en l’homme. Je ne pense pas que Dieu a créé l’homme mais que l’homme l’a créé et qu’il a besoin de lui.

les premiers les derniers

Le film est avant toute chose humain. Une humanité qui se dessine à travers une dynamique de rencontre. - Les liens qu’ils tissent les sauvent. Je pense que c’est ça qui nous sauvera aussi. Quand on se referme sur soi, on est dans la non-vie. Quand Esther et Willy se mettent en marge du monde, il se mettent en marge de la vie – ce qui ne marche pas. Les relations humaines nous sauvent, nous font avancer et nous permettent de ne plus avoir peur. C’est en ça que nous ne sommes pas différents des premiers hommes qui ont constitué une famille – très différente de la famille nucléaire. On a besoin de relations humaines, c’est essentiel. Et il est important d’affirmer qu’on a besoin les uns des autres. Si on s’enferme dans nos peurs et nos solitudes, la peur sera d’autant plus présente. Et on n’a vraiment pas besoin de ça aujourd’hui.

Pour rebondir sur la notion de famille, vos personnages s’en construisent une dans chacun de vos films. - Ce n’est pas une volonté de départ mais il y a dans tous mes films cette espèce de structure familiale qui explose et qui se reconstitue par un autre biais. Aujourd’hui plus que jamais une famille peut se constituer de plein de manières différentes – parce que, plus que jamais, on en a besoin et, plus que jamais, on est déstructurés.

Vous avez la réputation d’écrire très vite. - Mais je réfléchis longtemps. Ça peut être deux années de réflexion et d’errements, et puis, tout à coup, je ne sais pas pourquoi, ça se couche sur papier. Ici, ça a pris longtemps avant que cet acte-là n’arrive. Une fois que c’est arrivé, en quatre semaines c’était écrit. Ça devient une sorte de travail frénétique, quelque chose de très systématique : je me lève tôt et, tout de suite, je m’enferme dans mon bureau, et je travaille jusque 12-13h. L’après-midi je vois des gens, et puis le soir je retravaille. Ça a été comme ça sur les trois derniers films avec, à chaque fois, une longue gestation. (…) C’est une phase assez excitante parce que c’est un travail de solitaire que j’aime bien. C’est la seule partie de tout ce travail où il y a quelque chose de solitaire. J’aime bien cette période où tout est possible – avec plein de doutes, mais il y en a à chaque étape.

Est-ce que vous aviez d’emblée l’envie de vous d’écrire pour vous ? - C’est apparu au fil de l’écriture, quand le personnage de Gilou à commencé à se construire. Du coup ça a influencé l’écriture, mais la vraie trajectoire du personnage, telle qu’elle est dans le film, est apparue tard. Il y a eu une première étape d’écriture et puis ma maladie m’a rattrapé. J’ai été opéré du coeur et je suis devenu le personnage de Gilou. La réflexion sur la mort était du coup plus présente. J’ai réécrit la trajectoire du personnage et j’ai écrit les personnages de Michael Lonsdale et de Max von Sydow, car avoir des personnages plus âgés m’est apparu comme une évidence. C’est grâce à eux qu’il remet un peu le pied à l’étrier de la vie.

Le film est très pictural. Dans quelle mesure cet élément est-il déjà présent à l’écriture ? - La musique est à la base de l’écriture et puis il y a la recherche des décors. J’écris en faisant les repérages. J’ai besoin de nourrir l’écriture de décors et les décors appellent à l’écriture. Une fois que j’ai découvert cette plaine, il y avait quelque chose du far-west et l’idée d’employer les codes du western s’est mise en place. Au début je ne pensais pas faire un film qui joue avec les codes du western, et comme le décor a nourri l’écriture je me suis dit qu’on pouvait y aller à fond.

les premiers les derniers

Vous donnez au film une couleur singulière. - Il y a une vraie référence à la peinture et cette fois-ci à mes propres peintures qui sont un peu dans le même format, avec une ligne d’horizon basse, beaucoup de ciel, une absence de vert et des bleus outre-mer très présents. Dans les ciels il y a aussi une référence aux peintures de Constant Permeke. Dans LES GEANTS et ELDORADO, la lumière est très présente. Ici, il fallait que je casse avec ces images pour corroborer le propos par la forme. Il fallait que l’image reste belle. Il fallait que le cadre et la travail sur la lumière soient précis avec une grande réflexion en amont : filmer quelque chose de pas beau et de le magnifier, ce n’est pas toujours gagné

La photographie permet aussi de mettre en scène le religieux. - Il y a les pilonnes électriques qui renvoient à la crucifixion. Lorsque Jésus est couché sur le lit c’est vraiment celui du Greco, la composition du cadre fait référence à l’art religieux. Même l’enterrement de la momie, c’est « L’Angélus », qui reste très lié à l’art religieux que j’aime beaucoup.

La mise en scène vous permet d’impressionner nos sens. - Je suis content de vous l’entendre dire car c’est ce que j’essaie de faire. Maintenant, je ne suis jamais sûr du résultat. Ça fait partie des sur-couches du film : il y a un propos, une trame narrative avec le téléphone, des symboliques se dessinent par dessus, des références ou des codes du western… C’est vraiment du multi-couche. Il y en a sans doute trop pour certains, et il y a des choses que les gens ne voient pas, mais ce n’est pas grave.

Le travail sur le son est lui aussi très impressionnant. - C’est bien de le relever car Jean Minondo avec Fabrice Grisard ont fait un travail remarquable. Ce n’est pas souvent signalé je trouve. On avait de très bons ingénieurs du son qui ont vraiment souffert. Le vents soufflaient tout le temps, faisant bouger les éléments et filtrant les micros, mais ils sont parvenus à avoir la chaleur des voix – parce qu’on murmure – et à isoler les personnages dans les décors sans que l’on ne doive faire beaucoup de post-synchronisation. On a beaucoup de son direct, ce qui me fallait. On a une belle chaleur, bien ronde dans les voix dans des éléments de décors qui étaient pour eux atroces.

Qu’est-ce qui a guidé vos choix de casting ? - Albert (Dupontel), c’était pour moi évident. Il fallait d’ailleurs qu’il le fasse. Je ne voyais que lui incarner ce personnage. Quand il a dit oui, j’étais soulagé. Il s’est par ailleurs pleinement engagé dans le film au point de le co-produire – ce qui est venu sur le tard, après la lecture du scénario.

Suzanne Clément est rare dans le cinéma francophone européen. - J’ai compris qu’elle n’avait pas d’accent québécois en voyant une interview d’elle. Elle est super. Ça s’est fait assez naturellement. Je l’ai appelée – en fait je les ai tous appelé. Par miracle, elle était en France durant la période où l’on tournait. David Murgia, dès le début il était évident qu’il ferait le film. A contrario il a fallu un très long casting pour trouver Aurore (Broutin). Et j’ai trouvé la perle rare. Philippe Rebbot, Lionel Abelanski, Serge Riaboukine et Virgile Bramly ce sont des amis. Et le chien, c’est le mien.

Les Premiers, Les Derniers

Vous faites appel à Max von Sydow et Michael Lonsdale. - C’était de l’ordre du fantasme. Il fallait deux figures de pères ; l’une proprement paternelle, l’autre plus spirituelle. Michael Lonsdale est dans cette recherche spirituelle qui rencontre la mienne. Il avait tous les ingrédients pour que je fasse appel à lui. Il a une douceur et en même temps une force qui forcent le respect. Max von Sydow a une prestance, une grandeur… Il y a aussi des références au cinéma. Il joue avec la mort dans LE SEPTIEME SCEAU. C’est l’exorciste quand il sort de sa bagnole – c’est une vraie sortie de bagnole, le personnage existe tout de suite. Ce sont des personnalités très fortes.

Comment envisagez-vous la direction d’acteurs ? - C’est ce que je préfère. Une fois les comédiens trouvés, c’est facile pour moi parce que je joue avec eux. Tout ce fait en douceur et dans la proximité. Je ne pars pas dans des théories ni dans des surabondances d’adjectifs et d’adverbes qui font qu’à la fin on ne comprend plus rien à ce qu’on joue. J’ai déjà eu affaire à des metteurs en scène qui plus ils parlaient et moins je comprenais ce qu’ils voulaient. Je joue avec eux dans la démarche, plus avec David qu’avec Michael Lonsdale ou Max Von Sydow – ils ont tellement de métier que c’est beau, ils ont atteint un âge où dès qu’ils parlent, c’est beau.

Par rapport à votre propre jeu, comment savez-vous quand la scène est bonne ? - Souvent on sent quand on n’est pas bon. Après, mon épouse et l’ingénieur du son me donnent un retour sur le jeu. Je trouve de toute façon que c’est plus à l’oreille qu’on voit si c’est juste ou non.

Votre épouse s’occupe des costumes du film. - Oui. C’est bien de pouvoir partager ça en famille. C’est tellement de boulot, qu’il faut que ça se fasse en famille. Mon épouse fait les costumes, mon chien joue et ma mère prie pour que la météo soit raccord. D’ailleurs elle est dans le générique : dans tous mes films, il y a « météo : Madame Lanners ». Et personne ne me demande jamais ce que c’est que ce poste. Ma mère fait des neuvaines durant le tournage pour que la météo soit raccord. C’est une vraie entreprise familiale.

Pourquoi justement votre chien plutôt qu’un « professionnel » ? - Ça marchait mieux avec mon chien, qui avait une doublure qui au final ne fait que deux passages au loin. C’était plus facile avec Gibus. Il avait déjà tourné dans 11.6 avec Cluzet. D’ailleurs il va faire une carrière solo car il va faire un film sans moi. Il démarre dans la profession. Je suis très fier du petit. (rires)

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