Critique : Boris Sans Béatrice

On 01/10/2016 by Nicolas Gilson

Témoignant tout à la fois d’une grande liberté et d’une réjouissante inventivité, Denis Côté nous convie avec BORIS SANS BEATRICE à vivre une expérience singulière. Vertigineux et hypnotisant, le film ouvre une porte vers la pure fantasmagorie tout en mettant en question ce que d’aucuns – à l’instar de nos sociétés et nos organes de pouvoir – considèrent comme l’accomplissement de soi. Subjuguant.

Boris sans Béatrice 01 © Metafilms

À la tête de nombreuses entreprises et possédant plusieurs propriétés, Boris Malinovsky (saisissant James Hyndman) revendique, non sans vanité, sa réussite. Son épouse Béatrice (inquiétante Simone Élise-Gerard), Ministre du Gouvernement Canadien, est plongée dans une profonde dépression qu’il refuse de nommer. Un état mélancolique dont il serait responsable selon un homme mystérieux (savoureux Denis Lavant) qui vient à sa rencontre, ébranlant alors ses certitudes – et les nôtres.

Vous avez du pouvoir. Vous l’utilisez mal.

D’entrée de jeu, Denis Côté excite nos sens et notre attention au fil d’une scène d’ouverture énigmatique nous confrontant proprement à celui qui se révèle ensuite être le protagoniste. Qu’importe les vents, qu’importe la tempête, l’homme tient, droit et fier, inébranlable. Avant de dessiner sa réalité, le réalisateur exacerbe sa force de caractère plus méprisante qu’arrogante. Se moquant d’une situation commune dans une boutique se targuant d’offrir un service à la clientèle, il rend le personnage antipathique tout en lui confiant un caractère dominant. En quelques scènes, il expose les enjeux premiers révélant la maladie de Béatrice, la relation adultère de Boris et son enclin à la séduction – n’est-il pas commode de plaire à la jeune femme qui a la charge de veiller sur son épouse ?

Boris sans Béatrice 04 © Metafilms

Maître de sa vie, ou du moins le croit-il, Boris se veut rationnel face à la maladie qui ronge Béatrice : il ne peut s’agir de mélancolie ; ils sont au-dessus de ça. Malgré la singularité de l’approche, le film est alors ancré dans la narration. Le contenu d’une lettre vient perturber l’univers sécurisé de l’homme de pouvoir : un inconnu lui donne rendez-vous au milieu de nulle part, à la clé le secret du mal qui ronge Béatrice. Une rencontre qui provoque la chute du protagoniste, projeté malgré lui dans une spirale infernale. S’émancipant du sacro-saint réalisme de toute narration, Denis Côté nous emporte avec Boris de fièvres en vertiges tissant une grammaire esthétique faite de dissonances et d’irrégularités qui n’a cesse de nous surprendre.

Vous avez du temps. Vous allez utiliser ce temps pour vous confronter aux autres.

Tentons-nous de nous rattacher aux éléments tangibles que notre étourdissement se veut plus manifeste. Nous collectons nombre d’informations de la relation complexe qu’entretient Boris avec sa fille, militante alterno-gauchiste issue d’une première union, au comportement vindicatif et dédaigneux de l’homme, pourtant trilingue, qui revendique son caractère francophone lorsqu’il s’adresse au Premier Ministre anglophone (interprété par Bruce La Bruce !). Tandis que les contours de l’univers de Boris ne cessent de se redessiner par effets presque kaléidoscopique, Denis Côté semble effacer toute notion d’espace – alors même que celui-ci prend une place prépondérante. Nous perdons tout repère, le lieu le plus banal devenant le plus inquiétant et les enchainements narratifs anticipant toute logique. Ne serions-nous pas dans l’esprit-même de Boris ?

Boris sans Béatrice 02 © Metafilms

Fort d’ancrer un travail éblouissant – et proprement saisissant – sur le son, Denis Côté joue avec les valeurs de plans et, à mesure qu’il conditionne et oriente notre regard, ancre le vertige qui aspire Boris. Les effets de contraste, la frontalité de nombreuses séquences et une apparente artificialité impressionnent nos sens. Des contrastes à dessins risibles – le film étant savamment sarcastique. Le montage, visuel et sonore, assoit le caractère « sensationnel » de l’ensemble. Car si, au fur et à mesure des mythes évoqués (Tantale, Hubris ou encore Oreste), les interprétations peuvent être nombreuses, BORIS SANS BEATRICE se veut être une expérience sensible et radicalement libre.

Une expérience dont a pleinement conscience le réalisateur qui semble mettre à nu son propre jeu, nous avertissant que le film n’est pas encore fini ou semblant même nous demander si « ça a été difficile ». Critique intelligente et radicale de nos sociétés dominées par l’argent, la sécurité et le pouvoir, BORIS SANS BEATRICE est avant toute chose une invitation à l’imaginaire nous confrontant toutefois à une question universelle : qui sommes-nous pour porter le moindre jugement ?

BORIS SANS BEATRICE
♥♥♥(♥)
Réalisation : Denis Côté
Canada – 2016 – 93 min
Distribution : /
Ventes internationales : Films Boutique
Drame fantasmagorique

Berlin 2016 – Sélection Officielle – CompétitionBoris sans Béatrice - affiche

mise en ligne initiale le 12/02/2016

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