Critique : Body (Cialo)

On 10/02/2015 by Nicolas Gilson

Oscillant entre les genres et jouant avec nos perceptions, Małgorzata Szumowska questionne avec BODY la relation à l’autre. Saisissant le quotidien de trois protagonistes, à qui elle donne vie avec autant d’humour que d’humanité, la réalisatrice signe une comédie noire pittoresque qui nous embrume les yeux et pose sur nos lèvres un doux sourire.

Body © Jacek Drygała © Berlinale

Janusz (Janusz Gajos) vit seul avec sa fille Olga (Justyna Suwala) qui souffre d’anorexie depuis la mort de sa mère. L’homme, hermétique à tout sentiment, est médecin légiste et s’enferme dans son travail. Incapable de dialoguer avec l’adolescente, il se rassure en se disant qu’elle suit un traitement auprès d’une psychologue. Cette dernière, qui se prénomme Anna (Maja Ostaszewska) et dont le comportement est singulier, se révèle être un médium qui parle avec les morts.

Le film s’ouvre sur l’arrivée de Janusz sur une scène de crime. Nous sommes confinés avec lui dans l’habitacle de son véhicule avant de lui enjamber le pas. Une homme pend-il à un arbre que cela lui importe peu. Il cherche à faire son travail. L’homme est bientôt détaché et son corps couché sur le sol. Tandis que Janusz et les policiers discutent de la procédure, le cadavre reprend vie. L’homme se lève et s’éloigne, laissant janusz et les policiers, une fois qu’ils s’en aperçoivent, interdits.

La séquence d’ouverture esquisse la dynamique que la réalisatrice va ensuite développer. Le cadrage, qui nous fond à l’énergie du protagoniste, devient l’un des éléments permettant de s’en distancier voire de rire de son aveuglement – et de celui de toute une figure d’autorité. Le découpage, focalisant notre attention, est pensé avec soin, la photographie réaliste et le montage intelligent. Plus encore le travail sur le son excite nos sens nous laissant présager l’absurde avant-même qu’il ne s’inscrive. Bref, chaque élément est maîtrisé afin d’attiser notre curiosité et d’ancrer notre étonnement.

Body © Jacek Drygała

Après la découverte de la sphère extérieure du travail se dessine celle de l’intimité. Małgorzata Szumowska inscrit par petites touches les contours de la relation entre Janusz et Olga. Le caractère franc et las d’Olga, qui parle sèchement à son père, s’impose tout comme la volonté d’attirer son attention. À l’anorexie de la fille répondent l’impuissance et l’abandon de Janusz. Un climat de tension et de suspicion se dessine tandis que l’absence de la mère est souligné avec finesse.

Par jeu de contagion, nous découvrons Anna, la thérapeute d’Olga. Cette troisième sphère est celle de la médiation. L’humour est ici une mécanique habile pour aborder les affres de l’anorexie et nous confronter à plusieurs adolescentes en mal d’elles-mêmes. Mais l’intimité d’Olga intéresse tout autant Małgorzata Szumowska qui la met en scène avec drôlerie et autant de sarcasme. La femme, d’une politesse appuyée, vit seule avec un immense chien dans un appartement où elle se barricade étrangement. Le ton permet de rire d’une solitude que nous sentons malade sans s’en moquer. Le trait parait-il grossier qu’il n’en est que plus humain. Chaque accessoire, chaque petit détail, fait sens et atteste du travail apporté à la caractérisation de chacun des protagonistes.

Toujours, au réalisme cru – pouvant paraître grossier – répondent l’absurde et le burlesque avant que, bientôt, la réalisatrice n’inscrive un basculement vers le fantastique. Janusz le pragmatique est alors confronté à des événements qu’il refuse d’admettre comme surnaturels tandis que la personnalité d’Anna se complexifie et qu’Olga apprend à exprimer sa colère.

A travers le portrait de trois solitudes, trouvant dans l’humour une arme sublime, Małgorzata Szumowska livre une photographie sans concession de la société polonaise – une photographie dont l’écho n’en est pas moins universel. L’absence de dialogue entre le père et sa fille, les troubles d’anorexie ou encore l’isolement – soit-il provoqué – d’Anna sont autant de symptômes d’une société malade. Les scènes de crime où se rend Janusz sont interpellantes en bien des points. La réaction des policiers, des médias ou encore d’érudits médecins face à une scène de crime « horrible » contraste face à la lecture pragmatique que peut en avoir Anna. La comédie noire se veut alors assassine vis-à-vis d’une société qui juge les conséquences sans en pointer les causes – dans ce cas, notamment, la non-reconnaissance du droit à l’avortement.

Body Cialo Janusz

BODY / CIALO
♥♥♥
Réalisation : Małgorzata Szumowska
Pologne – 2015 – 90 min
Distribution : /
Drame burlesque

Berlinale 2015 – Coméptition Officielle

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