Critique : Black

On 08/11/2015 by Nicolas Gilson

Roméo et Juliette habitent aujourd’hui à Bruxelles. Elle est noire et il est marocain. Ils ont quinze ans et appartiennent à des familles en guerre ; deux gangs comme il en existent d’autres dans la capitale. Sur cette base scénaristique, Adil El Arbi et Bilall Fallah signent avec BLACK l’adaptation cinématographique des ouvrages de Dirk Bracke et proposent, au fil d’une mise en scène léchée, une immersion singulière dans une réalité que nous refusons de voir car elle ne nous concerne pas.

Black Marwan

Après une ouverture où s’entremêlent une musique dominée par un phrasé direct (« raconte-moi la merde »), des cris et la suggestion d’une agression, le titre s’impose avec un silence qui nous invite à la respiration. C’est alors avec une certaine légèreté que nous découvrons Marwan (Aboubakr Bensaihi) et sa bande de copains, sans encore savoir qu’ils forment le gang des 1080 (dix-quatre-vingt). Du Sablon à Molenbeek, nous les suivons dans une course effrénée qui suit le vol d’un sac à main. Parallèlement nous découvrons Mavela ( Martha Canga Antonio) et une bande de filles aux intentions – ou aux occupations – tout aussi troubles. Entre défi et amusement, nous prenons le pouls d’une jeunesse qui s’est fixée ses propres règles. Mais la police veille, ou tente de le faire, et par jeux d’arrestation conduit Marwan à rencontrer Mavela.

L’humour est palpable dans le corridor du commissariat de police lorsque les adolescents entament une parade amoureuse. Flirtent-ils avec l’interdit qu’ils n’en sont fatalement que plus excités. Les codes de conduite de leur gangs respectifs ne leur permettent pas de se voir, et pourtant l’un et l’autre ont envie de se revoir. Ce point de rencontre est l’axe narratif sur lequel s’appuie le scénario autour duquel se tissent d’autres enjeux liés à la vie de chacune des bandes. Mavela vient d’intégrer les Black Bronx, où elle rejoint son cousin. À ce titre elle est « épargnée » par ceux qui sous-entendent un rituel de passage… et nous nous fondons aisément à son point de vue d’oie blanche.

Black

Le rythme est-il soutenu que les lignes narratives s’entrecroisent dans une certaine superficialité, les personnages répondant à une logique archétypale qui, à défaut de finesse, ne manque pas de justesse. Adil El Arbi et Bilall Fallah nous confrontent sans détour à une réalité où la violence est loi et où l’autorité s’impose avec le mutisme comme corollaire.

L’approche esthétique est construite à coups d’effets témoignant de l’amour que portent les réalisateurs à un cinéma de genre et du plaisir qu’ils ont à travailler leur mise en scène. Du découpage au montage, chaque scène est pensée avec soin. Trop sans doute tant l’ensemble devient démonstratif et esthétisant, ce qui rend certaines séquences d’autant plus troublantes. Bref, il s’agit d’adhérer ou non à une logique maîtrisée malgré quelques rares scènes manquant de réalisme (notamment, et c’est dommage, dans l’intimité entre Marwan et Mavela). Néanmoins force est de constater que le duo de réalisateurs a une réelle personnalité, un regard, qui transpire de leur démarche.

Adil El Arbi et Bilall Fallah osent offrir une place à des personnages qui n’existent au mieux qu’au second plan : ces jeunes belges trilingues qui refusent cette étiquette taxant de flamands ceux en qui ils ne se retrouvent pas. Au-delà, ils révèlent une kyrielle d’acteurs emportés par Martha Canga Antonio et Aboubakr Bensaihi, et abordent des thématiques fortes à l’instar de la sexualité qui devient un élément étrangement révélateur. Ainsi le rapport au corps définit très différemment les membres du 1080 et du Black Bronx, tant masculins que féminins. La sexualité est vécue d’un côté comme de l’autre comme très distanciée voire mécanique, et devient même une arme d’une violence imparable. Avec pour ombre la honte et une objectualisation qui conditionne la place singulière occupée par les femmes. C’est dans ce contexte que la notion d’amour, la pureté des sentiments que se porte Mavela et Marwan, prend tout son sens. Un sous-texte des plus pertinent.

BLACK

Réalisation : Adil El Arbi & Bilall Fallah
Belgique – 2015 – 92 min
Distribution : Kinepolis
Action / Romance

FIFF 2015 – Focus Cinéma Belge Flamand
Film Fest Gent 2015 – Galas & Specials

Black

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