Critique : Bird People

On 29/06/2014 by Nicolas Gilson

A travers le portrait de deux protagonistes, Pascale Ferran esquisse celui d’une société dont elle capte et révèle bien des failles mais aussi une réjouissante humanité. La singularité de sa démarche, qui allie logiques réaliste et fantastique, surprend et captive tout à la fois. Elle confère à BIRD PEOPLE une tension palpitante d’autant plus saisissante qu’elle met en scène, in fine, l’ordinaire.

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« Ouvrez la fenêtre s’il vous plaît »

L’ouverture du film nous confronte à une pluralité de visages, autant de personnes saisies dans une routine quotidienne. Celle-ci n’a rien que de banal. Ils vont et viennent, usagers des transports en communs. Mais partagent-ils seulement quelque chose, eux qui se croisent sans se voir sans même peut-être prêter attention les uns aux autres. Pascale Ferran en filme les visages et propose une série de portraits instantanés en adoubant l’image de la pensée des uns, des conversations des autres ou encore de la musique qu’ils écoutent. Elle s’émancipe déjà de tout réalisme, annihilant la barrière physique (logique) que représente par exemple une paire d’écouteurs – pénétrant non seulement leur esprit mais nous y fondant. Au coeur de cette introduction, un visage (celui d’Audrey/Anaïs Demoustier) se détache alors que la jeune fille rationalise le temps qu’elle passe – comme tant d’autres – dans s/ces trajets. Le lieu commun fait place à un autre, réel carrefour d’une fourmilière humaine, l’aéroport de Roisy, lieu de transit pour Gary (Josh Charles) dont le nom titre bientôt un premier axe narratif – ou sensitif.

Silhouette au coeur de la foule, un homme s’en détache et devient le centre de notre attention. Ses gestes sont anodins et témoignent de son identitaire. Tandis qu’il se rend à une réunion, un accident au bord de la route capte son attention. Pascale Ferran rend son émoi palpable en transcendant le caractère hypnotique que revêtent les empruntes, les carcasses ou les gestes des secours (autre ritualité). Sur la route, un accident se produit alors : Gary n’est plus le même. La réalisatrice appréhende ce basculement, en acte, et s’intéresse bientôt au changement radical que Gary décide d’opérer à savoir vivre. Simplement.

Afin de mettre en scène le reversement opéré, Pascale Ferran exacerbe une tension qu’elle met d’entrée de jeu en place rendant hypnotiques les éléments de l’accident déclencheur, témoignant avec acuité de l’égarement de Gary (déjà ailleurs lors de sa réunion) et recourant enfin à un narrateur. Une incursion toute artificielle qui par le biais d’une majestueuse voix-over (Mathieu Amalric tout de même) rend plus extraordinaire encore une chose pourtant ordinaire. Gary prend une décision et en affronte alors les conséquences.

Bird-People

Si le film devient alors quelque peu bavard, la justesse de l’approche est totale et radicale. Et des menus détails prennent sens. Ceux-ci trouvent le plus souvent écho au sein du second chapitre et, surtout, permettent d’ancrer l’idée qu’il peut y avoir autant de portraits – des basculements et d’expériences – qu’il n’y a d’individu ; que l’extraordinaire est en chacun de nous.

Aperçue dans la séquence d’ouverture et rencontrée avec parcimonie ensuite, le personnage d’Audrey (femme de chambre dans l’hôtel où est descendu Gary) devient le centre d’attention d’un second chapitre. La réalisatrice suit son personnage dont elle révèle peu à peu caractère et énergie avant de le confronter à une expérience surnaturelle. Une transformation lui permettant de prendre son envol. Audrey redécouvre malicieusement le monde qui l’entoure – la réalisatrice s’offrant alors la possibilité de souligner intelligemment quelques stigmates, à vif, de la société. Et à nouveau les protagonistes secondaires ou les simples figurants ouvrent le champs des possibles…

Si la longueur du premier chapitre est regrettable, la construction du film est habile. L’approche esthétique nous fond au regard des protagnistes, exacerbe leurs sensations tout en mettant en place une inquiétante tension qui ne cesse de se moduler au fur et à mesure du développement narratif. La photographie tient du sublime (tant elle parvient à traduire, au coeur d’une d’ynamique réaliste de l’ordinaire et du poétique) tandis que le montage devient le point névralgique de l’approche donnant au film des airs de suspens inquiétant et lui offrant également de réelles envolées lyriques. Les rares effets auxquels recourt la réalisatrice, tout comme l’emploi parcimonieux de la musique, font sens excitant à dessein notre curiosité et notre attention – soulevons la superbe utilisation de « Ground Control to Major Tom » de David Bowie, loin d’être anodine. Enfin, comment ne pas être séduit par l’ensemble du casting dont les interprétations – quelque fois uniquement vocales – sont justes et sensibles.

Bird People - affiche

BIRD PEOPLE
♥♥(♥)
Réalisation : Pascale Ferran
USA / France – 2014 – 128 min
Distribution : Imagine Films
Drame / Fantastique

Cannes 2014 – Un Certain Regard

mise en ligne initiale le 19/05/2014

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