Critique : Big Eyes

On 17/03/2015 by Nicolas Gilson

Collectionneur des peintures de Keane, Tim Burton produit et signe la réalisation de BIG EYES au travers duquel il met en scène l’une des plus grandes supercheries de la pop-culture américaines qui se cache derrière ce nom. Ce faisant, au fil d’un récit coloré emporté par la sublime Amy Adams, il questionne la domination au sein du couple tout en mettant en exergue une manipulation beaucoup plus large, celle des médias et du grand public.

Eyes are the windows to the soul

En 1958, Margaret Doris Hawkins quitte son mari emportant avec elle sa fille Jane et ses tableaux. Elle s’enfuit à San Francisco, trouve un travail d’illustratrice sur meuble et tente d’arrondir ses fins de mois en vendant des portraits qu’elle brade sans faire de manière. Peintre paysagiste, Walter Keane la séduit et l’épouse bientôt. Margaret signe alors ses oeuvres de son nom d’épouse, Keane. Décidé à percer, Walter s’approprie bientôt ses tableaux de sa femme qui acquièrent rapidement une renommée internationale grâce à son talent en communication.

Big Eyes slider

Les grands yeux qui titrent le film s’imposent dès son ouverture. Le caractère hypnotique du regard d’un enfant est renforcé par une dynamique combinée d’un gros plan et de travelling arrière qui laisse présager la mise en scène de son histoire. L’image se démultiplie alors, emportée dans les spirales d’une machine d’imprimerie qui en enchaine les reproductions. D’entrée de jeu Tim Burton préfigure, derrière la signature de Keane, un mal être certain et l’hypothèse d’une consommation vertigineuse.

Lorsque le récit prend place, nous sommes en 1958. Tandis que Margaret s’encourt vers une nouvelle vie, un reporter conte et commente son histoire en voix-over. Il décide du temps de la narration et de son point de départ. Guide de la construction scénaristique, il oriente notre regard tout en contextualisant, non son humour, la triste réalité à laquelle doit alors faire face une femme qui décide « avant que cela ne soit à la mode » de quitter son mari et de prendre son indépendance. Les enchainements sont rapides et efficaces, permettant tout à la fois d’asseoir la force de caractère de Margaret et l’aura de Walter Keane qu’elle perçoit – comme nous – comme un beau-parleur lorsqu’elle le rencontre. Témoins de son aveuglement, nous découvrons alors comment l’homme parvient à la dompter, malgré ses réticences et son esprit critique, se servant d’un stratagème habile dont l’argumentaire prend source dans la réalité sociétale du pays de la liberté : une artiste femme ne peut pas percer – ni vendre. Après tout, qu’importe le mensonge, une femme ne doit-elle pas se soumettre à son mari ?

Big Eyes supermarché

N’épargnant pas la responsabilité de Margaret qui préfère la fortune et une gloire de substitution à sa véritable indépendance, le scénario s’intéresse tout à la fois à la domination (commune) exercée sur elle par son mari et à l’habile manipulation des médias et de l’opinion que celui-ci parvient à mettre en place. Les orphelins aux grands yeux que peint Margaret trouvent ainsi une genèse larmoyante tandis que l’homme parvient à séduire les médias populaires par divers subterfuges. Parallèlement, l’hypothèse de la consommation se dessine d’abord presque par hasard lorsque le désir d’argent de Walter le pousse à vendre des posters à défaut des toiles originales.

Dépossédée de son travail, et presque de son âme, Margaret doit alors faire face à une réalité qui lui échappe. Épinglons la séquence qui prend place dans un supermarché aux couleurs d’une lithographie de Warhol, qui met cela en scène superbement et ancre un premier basculement annonçant, déjà, la résolution. Derrière une narration simpliste se tissent une série d’enjeux sociétaux que Burton souligne avec force tant il parvient à rendre communicatif l’émoi de Margaret au fil d’une mise en scène où il ne cesse de peindre son portrait – sa protagoniste étant toujours parfaitement mise en lumière.

Le contraste entre les caractères de Walter et de Margaret se dessine dans la mise en scène tout comme dans l’interprétation de Christopher Waltz et d’Amy Adams qui donnent vie à des personnages aux caractère antagonistes. À l’exubérance de l’un répond la candeur de l’autre, une opposition soulignée par Burton qui sublime majestueusement Amy Adams dont il accentue à dessein le regard.

Big Eyes - poster

BIG EYES
♥♥(♥)
Réalisation : Tim Burton
USA – 2014 – 106 min
Distribution : Cinéart

Big Eyes Tim Burton Big Eyes Big Eyes Tim Burton

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