Interview : Bernard Bellefroid

On 25/03/2015 by Nicolas Gilson

Après un premier long-métrage, LA REGATE, où il questionne la relation au père, Bernard Bellefroid s’intéresse avec MELODY aux notions de parentalité et de filiation au travers de figures féminines. Comme il le confie, le film conte l’histoire de deux femmes qui apriori ne sont pas faites pour se rencontrer. Il se fait que l’une cherche une fille, l’autre une mère. Et il va se passer quelque chose qui fait qu’elles vont peu à peu s’apprivoiser et s’adopter. Nous l’avions rencontré lors du 29 ème FIFF de Namur où le film, en compétition officielle, a remporté le prix du public.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de réaliser MELODY ? - Tout part d’un fait-divers qui s’est déroulé il y a quelques années. Un jeune couple flamand avait décidé de porter un enfant pour un couple hollandais mais, au milieu de la grossesse, avait décidé de faire chanter l’autre couple et de mettre l’enfant sur eBay. Ça avait fort marqué la Flandre.

Vous abordez la thématique de la gestation pour autrui sous un tout autre angle. - Je pense que le films doivent traiter des sujets qu’on n’ose pas ou peu aborder. Le point de départ a donc été de traiter de la GPA mais pas d’un point de vue militant. Je ne suis militant ni dans un sens ni dans l’autre. C’est une chose qui existe, un fait. Je trouve qu’il faut essayer d’y réfléchir, d’émouvoir, de comprendre. Malraux disait : « Si on pouvait tout comprendre, on serait dispenser de juger ». C’était un peu la philosophie. Cette histoire de GPA est le point de départ. Je pense que le film se déploie ensuite comme les personnages ont grandi en moi. Le film suit ce chemin et se déploie sur une histoire humaine entre deux femmes.

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Vous mettez en question les hypothèses de maternité et de filiation. - J’ai fait deux long-métrages et la question du sang est toujours en tension avec la question du lien qu’on se crée. Dans LA REGATE, le garçon est divisé entre un père de sang et un père qu’il se choisit. Ici, c’est un peu le cas. On part de la GPA mais arrive quelque chose qui va conduire les personnage à s’adopter. Et de ce point de vue, c’est assez universel.

Comment avez-vous choisi vos actrices ? - J’avais déjà vu Lucie Debay au théâtre. Elle est encore assez peu connue en cinéma. Je pense même qu’on peut dire que c’est son premier vrai long-métrage. Concernant Rachael Blake, on a travaillé avec la directrice de casting de Ken Loach en Angleterre. Rachael était mon premier choix, je lui ai envoyé un mail et 24h après elle a répondu qu’elle arrivait. C’était un beau cadeau. Je ne pensais pas que c’était un rôle où on pouvait dire tout de suite : « j’arrive ». C’est quand même un fameux voyage pour les deux personnages.

La confrontation de Melody et d’Emily est également celle de deux générations. - Il y a aussi deux Empires, un face à face entre la France et l’Angleterre qui ont leurs interrogations et leurs tabous. Le film aborde l’accouchement sous « X » qui n’existe qu’en France et au Luxembourg, et la GPA qui n’est autorisé que dans quelques conditions assez strictes en Angleterre. Ça me plaisait de les confronter. Il y a également la question des langues, puisque le film est bilingue. Il raconte une histoire d’européens actuelle, avec le mauvais anglais qui s’impose parfois comme une langue véhiculaire entre nous.

melody detail

Les rôles demandent une grande implication de la part des actrices. Comment avez-vous préparez cela ? - Les gens croient parfois qu’on répète beaucoup au cinéma mais on ne répète jamais. Là, on s’est enfermés 15 jours. On a cherché le film plus organiquement, plus charnellement. Ça n’a pas de prix. Je le referai. Ça permet peut-être d’aller un peu plus loin, plus haut sur le plateau parce qu’on a déjà labouré le terrain.

La dynamique de réalisation permet de faire corps avec les deux protagonistes, jusqu’à épouser les gestes de Melody. Qu’est-ce qui a guidé votre approche ? - Il y a d’abord une raison technico-artistique : inévitablement un personnage de femme enceinte dans un film devient vite un sigle. Je pense qu’il fallait dans une certaine mesure éviter le plan large parce que ce n’était plus Melody mais « la mère », la femme enceinte. Quand on est réalisateur, on fait sans doute un film contre un autre : il n’y avait pas un seul gros plan dans LA REGATE et ici, dès le début, j’ai senti que c’était un film de gros plan. Quand on regarde quelqu’un, on voit un visage. Levinas disait qu’un visage, c’est ce qui nous interdit de tuer. Un visage, c’est mystérieux, c’est forcément humain, ça aide à comprendre. Il n’y a rien de plus beau.

Vous témoignez d’une certaine épure. - C’est un film qui n’avance que par ses personnages. Il ne les lâche pas jusqu’à imposer une grammaire du corps. Mais c’est très intuitif. Il n’y avait pas d’autres endroits où mettre la caméra.

Melody - Lucie Debay

Le travail de la photographie apparaît comme naturaliste. - J’ai travaillé avec un jeune chef opérateur, David Williamson dont c’est le deuxième long-métrage. La première chose que je lui ai demandée, avec laquelle il était d’accord, c’était de libérer la mise en scène, de me donner au minimum 270° pour que je puisse être libre. Finalement, il a fait une lumière plutôt orientée vers le plafond mais avec des sources dans le champs. Ce n’est pas une lumière naturaliste pour autant. Il a fait presque 3 types de lumière. Melody est un personnage qui vit en « extérieur jour ». Dans la première partie Emily s’enferme chez elle et le monde arrive assez peu dans sa maison. La maison au bord de la mer, le foyer qu’elles n’ont jamais eu, devient le coeur du film. Là on voit à la fois l’extérieur et l’intérieur. Ce sont des choses qui ne sont pas destinées à être dites mais c’est ça qui nous a guidé.

Quelques rares pistes musicales ponctuent de manière assez gracieuse le film. Comment avez-vous travaillé cette dynamique ? - De façon assez intuitive aussi. Je pense qu’il n’y avait pas besoin de tartiner de musique. Je n’aime pas la musique qu’on me colle. J’aime bien la musique qui dit « je » à quelques endroits. C’est un art total qui n’a pas besoin du cinéma pour exister. C’est très compliqué aussi.

Comment avez-vous abordé le montage ? Est-ce que vous étiez dès le tournage attentif à la matière obtenue ? - L’énergie était très différente que pour LA REGATE. Le montage s’est fait pendant le tournage. On tournait jusque 18h et je montais tous les jours de 18h à 2h du matin. Ça m’a permis d’aller plus loin, différemment, de réécrire sans cesse. Le film est aussi pas mal en plan séquence, on sort avec le souvenir de la journée et on fait assez vite les choix. C’était assez formidable. Le tournage était très heureux aussi avec les comédiennes qui se sont données sont compter.

Bernard Bellefroid - tournage Melody

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