Critique : Baby Bump

On 03/09/2015 by Nicolas Gilson

Premier long-métrage de Kuba Czekaj, BABY BUMP est une comédie satirique qui envisage de manière explosive l’éveil d’un jeune adolescent face à ses bouleversements hormonaux dans une société dominée par la sécurité et la surabondance médiatique. Réalisé et produit dans le cadre de l’atelier cinéma du Collège de la Biennale de Venise, le film déborde d’imagination et se veut foncièrement queer jusque dans sa mise en scène. Complètement barré.

Baby Bump - Kuba Czekaj

A l’aube de sa puberté, Mickey House ne comprend ni son corps qui se transforme ni les pulsions qui l’animent. Surprotégé par sa mère célibataire, le garçon qui a 11 ans tente comme il peut de se fondre dans la masse tout en faisant son bonhomme de chemin. Pour seul ami, une souris imaginaire et animée dont le raisonnement lui trotte dans la tête… et guide le déroulé filmique.

C’est sous les faux traits d’un bonimenteur que nous apparait Mickey ou plutôt son double intérieur. D’entrée de jeu il s’adresse à nous tout en inscrivant l’ébullition intellectuelle de l’enfant alors en train de rêver : « La Biennale di Venezia presents Mickey House with Mommy and me, a movie star… ». Un délire en anglais pour un gamin qui ne le maîtrise, on le verra ensuite, que trop peu, du moins face à ses condisciples.

« You’re exactly who you want to be : nobody. »

La séquence d’introduction pose le cadre à la fois esthétique et narratif – l’un et l’autre étant intrinsèquement liés et portés par un montage vivifiant. Apparu succinctement dans un pyjama à carreaux vichy rose bonbon, couché sur des draps similaires, avec à ses côtés sa mère portant un t-shirt de la même couleur, Mickey ouvre bientôt les yeux. Il nous fait face, égaré dans la chaleur d’un sommeil finissant, avec de grandes oreilles pareilles à celles de la souris animée qui se veut narrateur. Entre rêve et cauchemar, le délire qui s’inscrit condense déjà nombre des enjeux qui seront développés et est parsemé d’images qui seront autant de récurrences – des oreilles bientôt déchirées au craquèlement d’un ventre à l’image d’une coquille d’oeuf ou au développement suggéré d’une poitrine.Baby Bump - mommy

Frontalité et artificialité ouvrent-elles le film que nous ne sommes pour autant pas mis à distance du trouble qui, comment ne pas le sentir, bouleverse Mickey. Une mère trop fusionnelle qui réveille son enfant en se glissant contre lui, prête à le nourrir avec des tartines qui, confectionnées avec amour, hantent ses pensées avec dégoût et délice… La complicité s’impose-t-elle à travers quelques chatouillements que la volonté de grandir de Mickey s’impose lorsqu’il se retient d’y réagir. Un pied encore dans l’enfance, celui-ci suit bientôt son ressenti (et sa voix intérieure) : en frappant dans les mains il brise la fusion et l’écran se divise en deux. La matière-même transcende ses questionnements et exacerbent son bouleversement – notamment hormonal.

La logique narrative est aussi explosée qu’explosive : Mickey n’entre-t-il après tout pas dans un délire schizophrène qui guide sa pensée et domine toute construction – la sienne comme celle du film. Ses aventures ne sont-elles qu’ordinaires que Kuba Czekaj les appréhende avec toute l’excentricité d’un âge où l’imaginaire domine encore les sens. L’école est un terrain miné où Mickey trouve difficilement sa place. Microcosme dominé par un contrôle des individus par le pouvoir en place – suggérant au-delà la fuite de ce conditionnement par le prise de psychotropes – elle est le terrain où Mickey s’efface pour mieux s’affirmer.

Baby Bump - Mommy & MickeyL’approche est à dessein surannée et artificielle : l’univers mis en place trouve son réalisme à travers son caractère satirique. Les questions qui obsèdent Mickey ne cessent de s’inscrire en leitmotiv – notamment grâce au montage qui jalonnent le films de flash récurrents et évocateurs. Tournant la société polonaise (voire occidentale) en dérision, le réalisateur concentre notre attention sur l’éveil du personnage à lui-même à travers la découverte et le rejet de son corps qu’il fantasme avec d’autres oreilles (jusqu’à coller les siennes qu’il rêve de se faire opérer, puisque la société le permet voire l’y invite), une poitrine, un ventre gonflé de vie ou un sexe étonnamment raide dont suinte une matière visqueuse dont il ne comprend pas encore la source…

L’introspection transcende les genres et les normes, la mise en scène également. Jonglant avec les artifices le réalisateur se veut inventif et les emploie pour mieux faire corps avec son sujet, la matière filmique – sonore et visuelle – participant alors pleinement à la confusion qui anime Mickey jusqu’à la révolution. A l’instar du soin accordé aux décors et aux costumes, Kuba Czekaj ne laisse aucun élément au hasard. Il guide notre attention au fil de gros plans sonores et visuels, et, en bricoleur, nous confronte à une représentation dont la sophistication est astucieuse. La personnalité de Mickey domine-t-elle l’ensemble de l’approche que chaque détail fait alors sens.

BABY BUMP
♥♥
Réalisation : Kuba Czekaj
Pologne – 2015 – 85 min
Distribution : /
Drame initiatique (explosif)

Venise 2015 – Sélection Officielle – Collège de la Biennale

Baby Bump - poster

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