Interview : Asia Argento

On 04/04/2015 by Nicolas Gilson

Actrice, Asia Argento, trop aisément identifiée à la filmographie de son père, oscille entre productions commerciales et un cinéma d’auteurs pointu : Outre Cherreau et Ferrara, elle tourne avec Tony Gatlif, Olivier Assayas, Bertrand Bonello, Catherine Breillat ou Sofia Coppola. Elle passe derrière la caméra dès 1994 signant un des segments de DEGENERAZIONE. Suivent plusieurs court-métrages puis deux longs : SCARLET DIVA (2000) et LE LIVRE DE JEREMIE (2004). Il faudra attendre 2014 pour qu’elle réalise un nouveau long-métrage, sélectionné au Certain Regard à Cannes, INCOMPRESA. Rencontre.

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de votre scénario ? - J’avais juste le besoin d’écrire. J’avais écrit un autre scénario ou plutôt des idées que j’ai montrées à Barbara Alberti, la co-scénariste. Barbara y a remarqué une scène où une fille est jetée à la rue par son père et, lorsqu’elle se rend chez sa mère avec sa valise et son chat noir, elle ne veut pas la prendre chez elle non plus et elle se retrouve seule dans un jardin à l’architecture fasciste romaine. J’avais déjà l’envie d’écrire un film plus classique, un mélodrame comme les films de Fassbinder. On a écrit un scénario à partir de là. On a discuté durant deux mois de notre vie, de nos enfances, de l’enfance de nos enfants et de l’enfance en général. Après deux mois, on a enregistré notre conversation et on a commencé à écrire. L’écriture s’est passée très vite.

AsiaArgento2∏Stefano Iachetti

Est-ce qu’il y a eu, dès le départ, la volonté de filmer à travers le regard d’une enfant ? - Oui, c’était une histoire subjective. Il n’y a pas de scène ou presque pas où elle n’est pas là. C’est le regard d’une gamine. Ça ne pouvait pas être autrement. On ne pouvait pas sortir de ce regard. C’est un point de vue plutôt spirituel sur l’innocence de l’enfance. On voulait montrer ce sentiment d’injustice, universel, qui peu être très dur enfant de ne pas se sentir compris et de ne pas trouver sa place dans la famille ou à l’école.

Le film met en scène une enfant qui se retrouve marginalisée, qui n’a plus de repère et qui doit se construire malgré les autres. - Elle n’est pas comprise mais elle ne comprend pas. Et peut-être que ça l’aide aussi. Elle ne juge pas ses parents parce que c’est impossible de comprendre pourquoi ils changent d’avis, d’amants ou leur façon de la traiter. Le public entend sa voix intérieure qui est la poésie. Elle voit tout à travers ce filtre.

Le film présente le point fort d’une double subjectivité : il y a à la fois le regard d’aria et votre regard sur les années 1980 et sur l’enfance. Comme si vous confrontiez l’enfance et le souvenir que l’on en a. - Oui, absolument. C’est aussi le caractère plus esthétique du film, le choix de tourner en super 16. On avait imaginé le film, avec Nicola Pecorini, le directeur photo, comme un Polaroïd des années 1980 qui commence à s’évanouir. Quand des choses commencent à manquer dans notre souvenir, on peut y mettre d’autres choses. Comme dans les Polaroïds, le blanc devient un peu plus rose et le noir prend une tonalité verte. C’est ce qui a motivé l’esthétique, un peu intellectuelle, c’est notre souvenir, notre mémoire qui disparait. Et puis les souvenirs malheureux peuvent être modifier : on peut mettre des couleurs dedans pour les rendre un peu plus supportables.

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La couleur du film est aussi présente à travers la musique. - Dès l’écriture j’ai commencé à chercher la musique des années 1980 qui n’était pas la plus connue. On se souvient toujours de la musique POP des années 1980 qui n’était pas mal – pas comme la musique POP d’aujourd’hui qui est un peu pourrie. On voulait trouver un peu de contraste. La protagoniste n’est jamais une victime – ce qu’elle dit à la fin. Dans les moments dramatiques, je choisis une musique un peu puissante, un peu punk parce que j’avais envie de donner l’esprit de cette gamine, de quelqu’un de très fort qui, après tout, va se sauver, va trouver une façon de ne pas être une victime. (…) Quand tu es petit, tu n’es pas à la même hauteur que les autres : tu dois faire un effort pour regarder les adultes. Les adultes ne se mettent jamais à genoux pour comprendre la vie selon ce point de vue. C’est déjà injuste.

La fin du film est ouverte. - Il y a trois fins. Et la dernière fin, qui est ouverte, n’est là que pour les gens qui aiment le cinéma. Aujourd’hui, surtout en Italie, les gens sortent tout de suite (de la salle) quand le générique défile. Ils n’ont pas envie de savoir qui a travaillé sur le film. Alors, seuls les gens qui aiment le cinéma restent dans la salle. La vraie fin du film, elle s’adresse au public. C’est un message pour les adultes et pour leurs enfants. Peut-être que, de retour chez eux, pris par leur vie et leur boulot, il vont se rendre compte que les enfants, s’ils en ont, sont ce qu’il y a de plus important. On ne doit pas apprendre des choses aux enfants, les enfants peuvent tout nous apprendre.

Le choix de Charlotte Gainsbourg renvoie-t-il consciemment au personnage de L’EFFRONTEE ? - Non. Mais j’ai découvert Charlotte dans L’EFFRONTEE, et comme elle j’étais une jeune actrice. Toute ma vie j’ai pensé que c’était ma soeur spirituelle. J’ai toujours suivi sa carrière et c’est peut-être la seule actrice vivante que j’admire parce qu’elle n’est pas qu’une actrice, c’est une véritable artiste. J’ai écrit le film en pensant à elle. J’ai rêvé de la regarder, de la faire jouer un rôle différent de ceux dans lesquels ont la voit : quelque chose de très fort, de très écrit où elle est séduisante d’une façon presque kitsch. Elle était très courageuse dans son choix de faire ce film avec nous – parce que c’est un film qui appartient à tous ceux qui ont travaillé dessus, c’est un vrai film communiste.

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Vous rendez le père, censé incarner la virilité, presque grotesque. - Les acteurs sont un peu obsédés par eux-mêmes. Il est un objet de rêve sexuel dans son boulot, obsédé par lui-même, mais chez lui il est très fragile avec des tics et des superstitions. On a beaucoup ri quand on a écrit le scénario et j’avais envie de faire rire (les spectateurs). J’étais très contente de voir que les gens rient et comprennent ce sens de l’humour un peu extrême de la « comédie noire » – parce qu’on rit de l’absurdité de ces parents obsédés par leur égo. Je trouve le personnage ridicule et il me fait beaucoup rire. L’acteur qui jour le rôle (Gabriel Garko) est très connu en Italie où il fait beaucoup de téléfilms où il incarnent toujours l’objet sexuel. Il est très intelligent. Il avait envie de faire quelque chose de différent et il avait envie de rire de lui-même et de cette image extérieure qu’on doit toujours donner au monde – surtout quand on est acteur.

Une autre exagération, c’est la soeur d’Aria et sa garde-robe entièrement rose. - (rires) Quand j’étais petite, on n’était pas riche. Les gens pensent toujours que quand tes parents travaillent dans le spectacle, tu es très riche. Nous on vivait dans un petit appartement et je partageais ma chambre avec mes deux soeurs. Mes parents on acheté trois (paires de) draps de lit. Ma soeur la plus grande a eu les roses, l’autre les jaunes et moi les marrons. C’est la pire des couleurs pour un enfant, ça rappelle le caca. Pour moi c’était un injustice horrible. Ca vient aussi de la réalité, de cette obsession qu’a ma fille, qu’ont les gamines de la couleur rose. C’est la féminité sans qu’on comprenne pourquoi. Peut-être que ça rappelle le sexe féminin. C’est un peu tordu. J’avais envie, avec le rose, de donner cet archétype de la gamine parfaite aux yeux du père.

Il y a cette volonté, tout au long du film, de tourner en dérisions, tous les archétypes. - Oui, un peu. Mais c’est arrivé parce que, en tant qu’artiste, on reçoit les films, on ne les écrit pas. Je ne veux pas donner un message à travers ce que je fais, ce sont toujours des choses très automatiques. Je comprends après voir fait les choses que ça veut peut-être dire quelque chose de plus. Tout ce que je vous ai dit sur l’archétype de la couleur rose, c’est la première fois que j’y pense. Quand j’ai tourné, c’était seulement un peu de rage contre cette expérience d’enfance.

Vous êtes un punk contestataire malgré vous. - Je suis ce que vous voulez. Je peux être un maman sage. Je peux être tout. Punk is dead. Moi je veux vivre. Maintenant si j’ai des histoires, comme celle-là, qui m’arrivent, je dois les raconter.

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AsiaArgento1∏Stefano Iachetti

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