Interview : Arnaud Desplechin

On 13/05/2015 by Nicolas Gilson

Redoutant chaque passage au Festival de Cannes, qu’il envisage comme un cadeau fait à ses acteurs, Arnaud Desplechin présente en première mondiale TROIS SOUVENIRS DE MA JEUNESSE à la Quinzaine des Réalisateurs. Habitué aux honneurs de la Sélection Officielle, c’est sans l’angoisse de toute compétition qu’il y défendra son plus beau film dans lequel il retrouve le personnage de COMMENT JE ME SUIS DISPUTE, Paul Dédalus, dont il met en scène trois chapitres d’une vie héroïque. Rencontre.

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Quelle a été la genèse du projet ? Y-a-t-il eu d’emblée l’envie de retrouver le personnage de Paul Dédalus ? - C’est parti de mon désir de travailler avec de très jeunes acteurs, des gens qui n’ont jamais été devant une caméra. C’est quelque chose que je n’avais jamais et ça me manquait. Je me suis demandé si, à mon âge, je pouvais écrire des scènes où des gens qui ont moins de 30 ans que moi puissent y trouver une part de leur propre vérité – que cela soit du bon matériel dramatique pour eux.

Comment cela s’est-il construit ? - J’avais des bouts de scènes, des bouts d’idées, des bouts de dialogues… et une idée m’est revenue : dans COMMENT JE ME SUIS DISPUTE, on voit Paul Dédalus qui dort et le narrateur dit « Voilà plus de 10 ans qu’il est avec Esther et voilà plus de 10 ans qu’ils s’entendent mal ». Je me suis demandé ce que sont ces 10 ans, comment il l’a rencontrée. Ce thème de la rencontre entre une personne de province et l’autre de Paris est pour moi très romanesque. Et la dimension amoureuse m’appelle. J’ai eu ce mot complètement idiot de « prequel » et je me suis dit que c’était celui de COMMENT… (…) aujourd’hui l’emploi de ce terme renvoie à quelque chose dans le sens où il ne s’agit pas de les regarder comme dans leur quotidien, ne pas faire un documentaire sur une bande d’aujourd’hui ou d’hier, mais de montrer leur côté héroïque, leur désir d’être héroïque. Ils désirent être plus grand que la vie mais ils n’y arrivent pas.

Comme dans tous vos films, vos personnages sont entiers. Ils vivent ici un amour absolu. - Ça tient à leur jeunesse ; à la jeunesse des personnages et à la jeunesse des acteurs qui ont la grâce de les interpréter. Mais ce n’est pas vrai parce que Mathieu (Amalric) aussi a ça. Il ne lâche rien sur l’absolu, à la fin (du film) il ne lâchera rien. Il désire flamber, être plus fort que la vie. Et ce côté « même pas mal » qu’ils ont m’emballe. Ça ne m’importe pas tant d’écrire des héros que des gens qui aspirent à devenir des héros. Il y a chez Esther quelque chose de tragique lorsque dit : « Est-ce que je suis exceptionnelle ? »

Ce qui est magnifique avec Esther, c’est que dans la vie on est exceptionnellement beau ou malin ou drôle et elle veut être exceptionnelle tout court. Parce qu’elle est Esther. Cette aspiration à la grandeur, sans raison, est quelque chose qui m’émeut très fort.

A la fin du prologue, Paul Dédalus prononce trois fois « Je me souviens ». On entre alors dans l’évocation et dans la représentation. Cette répétition renvoie-t-elle consciemment ou inconsciemment aux trois coups de théâtre ? - Inconsciemment. Merci, je le garderai, je le répéterai à d’autres interviews et je dirai que c’est conscient. Lorsque l’on a enregistré ces sons, je cherchais une musique particulière. On l’a répété avec Mathieu et je lui disais de s’accrocher à moi. On a été enregistré par Olivier Mauvezin dans une chambre d’hôtel au Tadjikistan. On cherchait le phrasé qui ait un côté théâtral et qui annonce la plongée dans les souvenirs.

Dès le titre du film, vous mélangez plusieurs lignes narratives : à la première personne du singulier de « ma jeunesse » répond celle du pluriel de « nos arcadies ». Le protagoniste devient un temps le narrateur de sa propre histoire avant qu’un narrateur à la troisième personne ne prenne le relai. - Le titre du projet était « nos arcadies » mais personne ne sait ce que c’est. Ce que j’aime bien dans le mot, c’est qu’il est opaque. C’est ce territoire en Macédoine où les Grecs pensaient qu’étaient leurs origines, l’enfance de l’homme. C’est vrai qu’il y a un jeu avec le public en disant « Trois souvenirs de ma jeunesse » et évidemment que c’est pour le partager et pour décrire vos arcadies que j’ai fait ce film. Et ce n’est pas que les vôtres en tant que spectateurs, ce sont aussi celles de mes acteurs. C’est un jeu sur ce que l’on a en solitude et ce que l’on a en partage. Quels sont les souvenirs que l’on ne peut pas partager et ceux que l’on peut ? Il y avait un narrateur intarissable dans COMMENT JE ME SUIS DISPUTE et ça me plaisait qu’il y ait ici la moitié du film sans narrateur. Et tout d’un coup, à la 57 ème minutes, le narrateur dit : « Esther est en train de danser, Paul la regarde, il la raccompagne… ». A partir de là il va accompagner tout ce roman épistolier. Je trouvais délicieuse cette brutalité faite aux spectateurs.

Trois souvenirs de ma jeunesse - Lou Esther

Le narrateur s’immisce sans qu’on ne s’en aperçoive. Et s’il y a très rapidement des artifices apparents, plus on est mis à distance moins celle-ci se ressent. - Ce sont des outils, des petits trucages. Le trucage est réussi quand on arrive à dire de la vérité avec. L’iris par exemple, j’ai commencé à l’utiliser parce que c’était gratuit. Il n’y a plus que moi qui le prends. On me le donne gratuit, ce serait dommage de ne pas le prendre. Je joue avec et (je l’utilise) si je vois qu’avec cet artifice je dis plus de vérité. Il y a un dialogue entre l’artificiel et l’effet de vérité qui se produit.

À l’instar de votre grammaire cinématographique qui nous fond au ressenti de vos personnages tout en nous plaçant à distance d’eux, les protagonistes semblent à distance d’eux-mêmes. - J’aime bien quand on ne coïncide pas complètement avec soi. Peut-être que ceux que Hitchcock nomme « nos amis les réalistes » coïncident avec eux-même mais moi pas. Le matin, je ne coïncide pas avec moi-même. C’est un travail de toute la journée. Et je le fais très imparfaitement, ça fait partie de mon naturel. C’est multiplié par le fait que la dernière histoire est un roman épistolier : il y a la distance de l’écriture, ils ont envie de se passer un coup de peigne avant de se montrer bien. Ils sont peut-être un peu gauches.

Votre film est extrêmement charnel. - Filmer des gens qui couchent ensemble est une chose qui m’impressionne et avec laquelle je ne suis pas à l’aise. Comme spectateur, oui. En fait pas tant que ça. Je fais le faraud mais ça me met parfois mal à l’aise. Comme fabriquant de films, c’est une violence que je dois me faire. J’avais tellement envie de réussir, de parvenir à filmer quelques chose de la chair des gens ; leur nudité, la peau, les tissus, le visage d’Esther qui résiste à la caméra… Ca me plaisait beaucoup.

TROIS SOUVENIRS DE MA JEUNESSE_c_Jean-Claude_Lother_Why_Not_Productions

Vous jouez avec un cliché manifeste, celui de la Tour Eiffel. - Oui, c’est curieux mais je n’ai pas pu y résister. Ce n’était pas écrit comme ça, j’ai du changer le texte de la voix-off – ce qui était chiant parce que c’est moi qui fait le texte du narrateur et j’ai du le refaire après. J’ai peut-être vu cet appartement avec les yeux d’Esther. Elle arrive à Paris, elle est roubaisienne… Bhein ouais, c’est la Tour Eiffel. Elle a 16 ans. En plus c’est possible, les chambres de bonnes, c’est toujours dans les beaux quartiers. Bien sûr j’ai pensé à l’ouverture des 400 COUPS, à Truffaut qui a beaucoup déménagé dans sa vie et qui voulait toujours avoir un appartement qui donne sur la Tour Eiffel.

Vous semblez signer une vérité, qui sonne comme le titre d’un film d’Alain Resnais : la vie est un roman. - Très certainement. C’est curieux que vous me disiez ça : j’ai eu eu téléphone une amie, Geneviève Brisac, une romancière française, qui me demandait comment était mon film. Je lui ai dit que je le pensais assez stendhalien et que c’est ce que je peux faire de plus proche d’un roman. (Le roman) c’est quelque chose que je me suis interdit très jeune. Je me suis dit que ma vie sera du cinéma et que j’allais me consacré aux arts populaires et je me suis interdit les arts nobles. (TROIS SOUVENIRS DE MA JEUNESSE) c’est ce qui ferait de moi un romancier. Maintenant que vous me faites entendre ce titre de Resnais, je pense que les personnages désirent, eux, d’avoir des vies comme des romans. Comme je connais l’histoire – puisque je l’ai écrite – il y a un moment que je trouve très triste et très emballant en même temps : quand Esther lui demande s’il va lui téléphoner et Paul, qui n’a pas le téléphone, lui répond qu’elle va lui écrire. Esther n’est pas une fille qui écrit des lettres. Elle va devenir romancière. Elle va écrire son roman. Elle a envie d’être un personnage. Le fait que ces gens ont désiré le roman dans leur vie fait de moi un romancier.

trois souvenirs de ma jeunesse - poster

Arnaud Desplechin  © Jean-Claude Lother - Why Not Productions

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