Interview : Ariane Ascaride

On 09/12/2015 by Nicolas Gilson

Complice de Robert Guédiguian, Ariane Ascaride jouera, à une exception près, dans tous ses films et signera avec lui le scénario de VOYAGE EN ARMENIE. Elle, qui aime beaucoup être filmée de dos, interprète dans UNE HISTOIRE DE FOU le rôle d’Anouch, une femme arménienne qui, lorsque son fils commet un attentat, porte en elle la culpabilité de tout un peuple. Rencontre.

A quel moment avez-vous pris connaissance du scénario de UNE HISTOIRE DE FOU ? - La plupart du temps, il y a un moment où Robert (Guédiguian) me dit qu’il aimerait bien faire un film sur tel ou tel sujet. Après, je ne veux rien en savoir parce que je veux rester comme les autres acteurs qui viennent sur le projet. Je ne veux pas parler du scénario entre la poire et le fromage, ou le matin en se lavant les dents. Après, je pense que j’ai le scénario en même temps que les autres. Il le donne toujours à lire à certaines personnes.

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C’est une drôle de manière de travailler mais, sincèrement, sans l’avoir décidé. C’est assez rigolo. On me demande souvent si ça ne me gène pas d’avoir fait autant de films avec lui ; si ça ne m’a pas empêché de travailler avec d’autres. Non seulement je ne le crois pas mais je souhaite à toutes les actrices d’avoir les rôles que j’ai eu.

Qu’est-ce qui vous plaisait plus particulièrement dans le personnage d’Anouch ? - Elle est complexe. Ce n’est pas une mère parfaite et c’est aussi une femme. Elle est l’héritière de la douleur de sa mère, hyper présente. J’ai rencontré des filles arméniennes, il y a longtemps, qui me disaient que ce génocide, cette non reconnaissance du génocide, leur a pourri leur vie. Psychologiquement, connaître la joie complète n’était pas possible parce qu’il y avait toujours un parent pour vous rappeler que les grand-parents étaient morts. Anouch a le poids de la culpabilité et, en même temps, elle est un peu guerrière.

Elle semble comprendre son fils. - Elle commence en disant que si elle avait l’âge de son fils elle ferait pareil. Le jour où son fils va basculer, elle va s’excuser pour lui, pour son peuple et pour elle. Elle se sent coupable. Elle se dit qu’il a du se sentir soutenu. Il demeure le fils auquel elle porte un amour immodéré, quoiqu’il ait fait. C’est quelqu’un qui, sans être calculatrice, n’accepte pas comment les choses sont en train de se passer. Il y a beaucoup de mère qui sont comme ça.

Comment avez-vous préparé cette scène film où vous vous excusez au nom d’un peuple ? - Quand vous avez la chance d’avoir un rôle comme ça, il ne faut pas le faire à moitié, il ne faut pas faire de la performance. Ça se voit la performance. Il faut avoir le courage de se montrer. J’ai pensé à la première fois où je suis allée en Arménie. Je ne voulais absolument pas y aller et j’ai dit (à Robert Guédiguian) : Qu’est-ce que tu veux que j’aille foutre dans ce pays, je ne sais même pas où c’est. C’est à peu près ce que dit Grégoire (Leprince-Ringuet) quand Anouch vient demander pardon. Finalement je suis partie. Je ne parle pas arménien et je ne suis pas Arménienne. On m’a emmenée dans un marché et le chauffeur voulait me faire gouter du fromage fait de longs fils disposés en fagot. Passe une dame avec des paniers. Elle s’arrête. Elle revient devant moi, me caresse la joue et me dit quelque chose avant de s’en aller. Elle m’avait dit : « Tu as bien fait de venir ». J’ai trouvé ça d’une force tellement incroyable. Et ce n’est pas du tout la même chose, mais il y avait cette force inimaginable d’arriver à dire quelque chose à quelqu’un qu’on ne connait pas. D’ailleurs ça épuise Anouch et ça la met dans une douleur. Mais tout est là. Au moment où elle sort de la chambre, toute sa douleur est là.

Ariane Ascaride

Vous avez offert plusieurs visages de mère au point d’être peut-être devenue une mère universelle. - Je crois qu’on est beaucoup dans les clichés sur les mères. C’est extrêmement compliqué d’être une mère. Ça fait très peur en fait. Je me demandais si j’allais aimer mes enfants tous les jours. Et je culpabilisais terriblement parce qu’une mère n’a pas le droit de dire ça. Maintenant que mes enfants sont grandes et qu’elles vont bien, je peux dire qu’il y a des jours où elles m’ont fait chier mais pas que je ne les ai pas aimées. Si j’émettais même auprès de mes amis, de la même génération que moi, cette idée, on me prenait pour une folle ou un bourreau. Être mère, c’est à la fois universel et très particulier. Chacune est mère a sa manière, il n’y a pas deux mères identiques. Quand vous êtes mère, vous être placées face à votre responsabilité en tant qu’être humain. C’est très compliqué : vous êtes mère et femme, qu’est-ce que vous sacrifiez ou non ? Moi qui me présentais toujours comme une femme libérée, un jour mes filles m’ont demandé d’arrêter d’être une mère sacrificielle. Ce jour-là, je me suis pris une sacrée claque dans la gueule. (…) Quand vous devenez mère, vous faites passer derrière la femme qui frappe à la porte parce qu’elle veut revenir devant. Et quand vous enfants sont grands, vous pouvez redevenir femme avant tout, mais la mère tape à la porte car elle aimerait bien être encore là.

Vous avez eu la chance d’interpréter des rôles de femmes complexes. - Il faut dire merci à Guédiguian qui est quand même un réalisateur que l’on pourrait qualifier de féministe. Il n’a pas simplement un amour des femmes mais un respect. Il y a un endroit où il ne comprend pas comment elles marchent, c’est ça qui le fascine. Et il assume le fait de ne pas l’entendre. Les femmes dans ses films ne sont jamais des faire-valoir. Ce sont toujours des personnages qui posent des questions et qui passent à l’action beaucoup plus vite que les hommes. Je crois qu’il pense vraiment ça.

Des rôles qui demeurent très rares au cinéma. - Au cinéma, c’est très compliqué. Soit on donne à des filles de très beaux personnages qui sont en dehors de la réalité, soit on les confine dans des rôles de bourgeoises amères et trompées. C’est un peu ennuyeux… En 20 ans, il y a des choses qui ont bougé tout simplement parce qu’il y a des filles qui sont arrivées au cinéma, des réalisatrices, et qui ont commencé à montrer d’autres choses. Elles ont insufflé un venin dans la tête des garçons et, surtout, on ne peut plus représenter les femmes comme on le faisait encore dans les années 1970. Mais ça va être très long parce qu’on fait très très peur. On ne pense pas complètement de la même manière. Le rapport au réel n’est pas le même.

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La sphère du cinéma peut dès lors, toujours, être qualifiée de machiste ? - Un peu quand même. Il faut dire les choses comme elles sont. Ce n’est pas très compliqué : vous avez combien de producteurs et combien de productrices ? Ça commence là. Vous avez combien de films de filles en compétition au Festival de Cannes ? Vous avez déjà vu une secrétaire générale du Festival de Cannes ? Non. Depuis 1947. On est en 2016. Il y a encore du boulot.

Cette question a été balayée d’un revers de la main par Thierry Frémaux, pourtant il est légitime de la poser. - Il ne faut pas répondre à une obligation et dire « j’ai mis des films de filles en compétition, donc ça va ». Tout c’est est hypocrite au fond. En France, on demande un même quota de femmes et d’hommes dans les administrations. Ce n’est pas ça qu’il faut faire, c’est idiot. Il faut se poser les véritables questions et donner aux femmes la possibilité de faire des boulots dans lesquels elles vont être absolument remarquables. Il continue à y avoir des tas de producteurs qui, quand vous dinez avec eux, vous parlent de football et voilà.

Vous n’avez pas l’âme d’une productrice ou d’une réalisatrice ? - J’ai réalisé un téléfilm. J’ai beaucoup aimé et j’aimerais recommencer mais je pense que je suis bridée et que c’est un peu compliqué. Mais je vais y arriver, je suis une tortue. Je suis lente, mais j’arrive à faire à peu près tout ce que je veux. Mais pas dans le même temps. J’ai envie de raconter des choses, comme je suis.

Ce qui est compliqué, c’est que les choses ont été tellement bien mises en place depuis des siècles et que les personnes qui émettent une idéologie machiste, ce sont les femmes. Elles sont les émetteurs qui ont bien digéré la chose. Arriver à sortir de ça, c’est compliqué. Il faut trouver la porte de sortie. Des femmes, absolument remarquable, la trouvent. Comme Janes Campion que j’adore parce qu’elle raconte tout sans revendication : quand elle fait un film, c’est l’écriture du film qui est là avant tout, et pas la revendication.

Que pensez-vous des femmes qui perçoivent comme négatif le terme de « féminisme » ? - Dans ces temps bizarres, il y a beaucoup de filles qui cèdent à la facilité et qui retournent vers ce qu’elles connaissent par coeur. Nous sommes dans un temps de crise, qui risque de durer encore longtemps. Dans les temps de crise, toutes les études prouvent que les premières touchées sont les femmes qu’on renvoie dans leur foyer… Je me suis battue et je continue à me battre, et il y a des fois où je suis surprise par l’attitude de mes propres filles. Je me dis que je me suis plantée quelque part, que je ne suis pas arrivée à transmettre quelque chose. Ce qui est dingue, c’est que beaucoup de filles ne se rendent pas compte qu’on a du se battre pour le droit à la pilule et à l’avortement. Il faut continuer à se battre, il faut recommencer à le raconter. Là où on s’est plantées, c’est dans notre rapport avec les hommes : quand les femmes ont beaucoup bougé, elles ne sont pas arrivées à expliquer aux hommes comment elles bougeaient, du coup les hommes sont très perdus. Ils ont en face d’eux des femmes qui veulent être protégées mais qu’il ne faut pas faire chier. Les choses ont bougé sous la contrainte et ce n’est pas rentré véritablement dans la tête des filles.Une histoire de fou - affiche

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