Critique : Anomalisa

On 23/02/2016 by Nicolas Gilson

Le cinéma fait quelque fois preuve d’une magie éblouissante qui réchauffe le coeur et nous transporte dans des univers parallèles qui, nous le savons, ne sont que les variantes, satiriques et audacieuses, de nos sociétés. Père une nouvelle fois d’un scénario aussi pertinent qu’inventif, Charlie Kaufman le porte à l’écran avec la complicité de Duke Johnson. Ensemble, ils signent ANOMALISA, un film d’animation époustouflant, drôle et délicat qui questionne avec acuité la normalisation à laquelle nous courrons.

Anomalisa

Michael se rend à Cincinnati dans l’Ohio pour y donner une conférence. Il n’y reste qu’une nuit et n’a donc pas le temps de visiter le zoo ni de manger le meilleur chili au monde. Par contre, il trouve celui de revoir une ancienne maitresse avant que, dans l’ivresse, entre rêve et cauchemar, la réalité ne lui échappe peu à peu…

Déjà étourdissante, l’ouverture du film nous confronte à la démultiplication d’une même voix répétant un discours qui en devient incompréhensible. Devenu tourbillon sonore, l’écho semble se perdre dans une vallée de nuages dont la caractère infini est renforcé par une dominance musicale. Nous découvrons alors Michael, perdu dans ses pensées, à bord d’un avion. Il entrouvre une lettre nous permettant de découvrir sa situation familiale et sentimentale. Lorsque l’avion se pose, les quelques interactions qui prennent place sont-elles drôles qu’elles répondent d’un désir de communication que Michael ne partage pas. Lui, il préfère enfiler ses écouteurs et s’isoler du monde extérieur. Mais il n’est guère évident d’éviter le discours trop commun d’un chauffeur de taxi ou celui, mécanique, du réceptionniste de l’hôtel… Et ce d’autant moins quand vous êtes l’auteur d’un best-seller de la communication d’entreprise !

Girls Just Want To Have Fun

La mise en place narrative témoigne d’une fluidité d’autant plus impressionnante que nous sommes fondu au ressenti – et à l’agacement – de Michael. Après tout, nous ne pouvons que nous projeter à sa place et partager son étonnement lorsqu’il tente par exemple de contacter le room-service. Complices, nous ne nous offusquons pas ou peine de sa décision de contacter une ancienne maîtresse même si nous sommes les premiers témoins de sa goujaterie. Le récit semble-t-il alors encore linéaire que nous sommes surpris par les silhouettes qui hantent peu à peu le cadre. L’alcool grise-t-il Michael qu’après un passage inénarrable dans un magasin de jouets il rentre à l’hôtel où un basculement s’opère. Se regardant dans le miroir, Michael ne se reconnait plus. Est-ce un rêve, un cauchemar ou la réalité que sa mâchoire lui en tombe. Comme atteint d’une fièvre, il s’agite, court après la raison et, dans sa turbulence, fait la connaissance de Lisa. Il est alors foudroyé par la singularité de la voix de la jeune-femme. La richesse du scénario se révèle alors.

Anomalisa

Fort de transcender le comportement humain dans sa banalité, sa goujaterie et son intimité, Charlie Kaufman nous confronte à un délire fictionnel férocement réaliste où l’homme serait en perte de toute individualité. ANOMALISA s’impose alors comme une satire d’autant plus savoureuse et pertinente que son protagoniste principal est l’un des prêcheurs du conformisme – un moraliste pourtant subjugué par l’anomalie qui se dessine derrière le voix de Lisa.

S’il condense dans son intrigue tous les fantômes qui ont jusqu’ici hanté ses scénarios, Charlie Kaufman trouve dans l’animation la possibilité d’une pleine incarnation. Ce choix offre-t-il au duo de réalisateurs une pleine liberté qu’ils soignent leur approche esthétique de sorte qu’elle exacerbe le ressenti du personnage auquel nous comme pleinement fondu. Au-delà elle permet de figurer la normalisation qui s’étend peu à peu, se développe tout au long du récit jusqu’à le gangréner. Le soin accordé à chaque détail (notamment le son) est d’autant plus admirable que jamais la réalisation ne tend à une vaine esthétisation. Elle devient l’un des outils, si pas le principal, permettant de tourner en dérision une société fière de sa globalisation.

L’animation en volume, combinée à un travail éblouissant de la lumière, donne aux personnages une aura subjuguante. La découverte de Michael est aussi celle de son visage : découpé sur son pourtour et divisé en deux, il condense dans l’artificialité première (apparente) les enjeux ensuite mise en scène. Aussi, lorsqu’il est surpris, il perdra au sens propre la mâchoire révélant le caractère mécanique qui l’anime – nous anime ? Alors que le jeu sur la matière même suggère le faux à l’instar du doublage qui, dans son évolution, atteste de l’uniformisation à la fois dénoncée et mise en scène, Duke Johnson et Charlie Kaufman parviennent à gommer l’hypothèse-même de représentation. Un paradoxe vertigineux tant la « représentation », le plus souvent onirique, est l’une des cordes scénaristiques. Au-delà, certaines séquences sont proprement mirifiques à l’instar de celle nous confrontant avec délicatesse, mais néanmoins sans détour, à l’intimité sexuelle du protagoniste – entre gaucherie et désir, une scène d’une justesse hypnotisante.

ANOMALISA
♥♥♥(♥)
Réalisation : Duke Johnson & Charlie Kaufman
USA – 2015 – 90 min
Distribution : 20th Century Fox
Animation (et bien plus encore)

Venise 2015 – Sélection Officielle – Compétition
Anima 2016

anomalisa - affichemise en ligne initiale le 10/09/2015Anomalisa anomalisa - bedroom

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