Año Bisiesto (Année Bissextile)

On 15/09/2010 by Nicolas Gilson

ANNEE BISSEXTILE est un film choc, déroutant, qui appréhende sous un angle singulier les notions de désir et de perdition. Reposant sur la conjonction d’une écriture intelligente et d’une esthétique épurée, il enjoint le spectateur à se fondre au trouble qui anime (de la respiration à la suffocation) la protagoniste principale, Laura – admirablement interprétée par Monica del Carmen. Un trouble à la fois singulier et universel qui repose sur l’image de soi et de ses désirs, sur la projection que chaque individu peut faire de sa vie ; entre la réalité et le fantasme.

Michael Rowe a choisi pour son premier film une approche esthétique radicale en optant pour un cadrage fixe au sein duquel se passe l’action. Aucun mouvement de caméra, aucun effet : il s’agit de rendre les gestes porteurs de sens, de tendre à la révélation. Il plébiscite aussi une radicalité spaciale en plongeant le spectateur au cœur d’un terrible huit-clos car, à l’exception de la séquence d’ouverture, le film se concentre en un seul espace : l’appartement de Laura. Mais cet enfermement permet de tendre avec justesse vers une ouverture ponctuelle, une ouverture assimilant alors les hypothèses de projection et de désir : car si le spectateur se retrouve enfermé avec Laura au sein de son espace-vie, il découvre par ce biais une série d’objets de son regard, d’objets de son désir, qui se trouve à l’extérieur de son espace propre.

Bien que très rapide et seulement composée de quatre plans, la séquence d’ouverture permet d’ancrer à la fois une dimension macrocosmique et les enjeux de désir. En effet, Laura s’offre au spectateur dans la banalité la plus folle, celle consistant à faire des courses pour soi-seul dans un supermarché. Un supermarché empli d’âmes solitaires. Laura est dès lors un individu parmi la masse – pourtant invisible. Un individu comme un autre qui déjà transpire la solitude – isolée loin de sa famille avec le deuil du père en épée de Damoclès – et le désir de se partager à l’autre, d’être avec lui. Un désir bien universel.

Le scénario est habile, intelligent et réaliste. Le film se compose schématiquement en deux parties : avec d’une part la projection du désir et de l’autre la perdition. Toutefois les deux sont plus que liées. Il s’agit en fait de présenter Laura, de ritualiser son quotidien avant qu’un élément ne le perturbe âprement, n’ancre un basculement. La corrélation entre l’approche scénaristique et l’approche esthétique est admirable tant elle impressionne le spectateur. Celui-ci découvre Laura au-delà des gestes et des mots : il en appréhende les non-dits et le mensonge, les craintes et les désirs. Plus encore il en ressent les sentiments. Or, c’est cette ritualité et cette complicité qui permettent au spectateur d’être confronté à la perdition masochiste qui s’en suit. Un basculement qui assimile les notions de feu et de glace, de vie et de mort.

Le renversement qui s’opère du désir vers la perdition est graduel et repose sur l’hypothèse de projection. Le désir le plus évident de Laura n’est pas sexuel mais sentimental. Lorsqu’elle se masturbe, elle fantasme non sur l’acte sexuel mais sur l’image qu’elle se fait – ou découvre – du couple. L’objet de regard devient alors l’objet de désir : le réalisateur met très bien cela en scène, avec une économie stupéfiante. Selon une même logique, l’acte sexuel n’a pas d’importance en soi aux yeux de Laura, lui importe l’échange, ou le possible échange, de sentiments. Est-ce pour cela qu’elle ne se protège pas dans ses rapports ? Est-ce conscient ? Toujours est-il que lorsqu’un amant devient régulier, malgré des désirs que Laura ne partage pas, celle-ci va s’y fondre afin de satisfaire son propre désir. Une satisfaction trouble, sans doute bancale, mais plein de de sens sous la signe de la perdition pure. A nouveau Michael Rowe envisage cela de manière épurée mais monstrative, afin que les gestes soient porteur de sens. Mais ceux-ci seraient vain sans les mots et les intentions, que le spectateur rencontre sans cesse. Le réalisateur opte pour une scène à caractère pornographique qui, loin d’être spectaculaire – une masturbation à peine notable d’un sexe masculin, engendre une tension perturbante. Car le réalisme sous-tendu par la pornographie, la réalité-même des gestes, donnent aux échanges dialogiques une force déroutante.

Première réalisation de Michael Rowe, ANNEE BISSEXTILE a reçu la Caméra d’Or au 63 ème Festival de Cannes.

ANO BISIESTO
ANNEE BISSEXTILE
♥♥♥
Réalisation : Michael ROWE
Mexique – 2010 – 92 min
Distribution : CNC
Comédie dramatique / Drame
ENA

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