Interview : Anita Rocha da Silveira

On 29/01/2016 by Nicolas Gilson

Avec pour décors les alentours des cités ultra-sécurisées brésiliennes qui se sont érigées à mesure que s’est accrue la spéculation financière, MATE-ME POR FAVOR met en scène des adolescents qui expérimentent la vie en rencontrant la mort. Flirtant avec le film de genre tout en jouant avec la coloration surannée des Soap-Opéras, Anita Rocha da Silveira propose un premier film sensationnel au sens premier du terme. Elle sublime la réalité d’une génération dont les seuls repères seraient leurs selfies. Un premier film suave et saisissant, drôle et envoutant, tourné en été sous des températures avoisinant les 45 degrés. Rencontre.

Anita Rocha da Silveira - Black Movie ©MiguelBueno

Comment a démarré l’aventure de MATE-ME POR FAVOR ? - En 2011, alors que nous discutions, Vânia Catani m’a dit qu’elle voudrait produire mon premier long-métrage. Je n’avais pas encore de projet. Elle avait avait remporté un prix avec un autre film et il lui restait environ deux mois pour déposer un dossier afin d’obtenir cet argent. Elle m’a dit d’écrire quelque chose. J’ai écris une première esquisse avec pour seule certitude de vouloir travailler avec des éléments déjà développés dans mes court-métrages, surtout HANDEBOL (2010) dont le personnage principal a une énergie assez similaire à celle de Bia (ndlr la protagoniste de MATE-ME POR FAVOR). Ce premier essai était très différent et ressemblait beaucoup à un thriller, une construction qui attirait l’attention sur qui était le meurtrier et non pas sur ce qui m’intéressait vraiment : comment les adolescents appréhendent la mort et l’amour. Le tueur est devenu une forme de mystère.

Pourquoi ce désir de réunir à la fois l’adolescence et la mort ? - La première expérience qui m’a conduite à écrire ce projet demeure toutefois le suicide d’une de mes amies. J’avais alors 21 ans. J’ai ensuite lu beaucoup de chose sur l’adolescence, cette énergie spécifique où l’on teste les limites de son corps jusqu’à se mettre en danger. J’avais aussi en tête cette histoire évoquée à la fin du film d’un acteur célèbre qui a été tué. C’est réellement arrivé dans le quartier où se situe l’action de MATE-ME POR FAVOR. Une véritable star de Soap-Opera y a été assassinée par son amant à l’écran auquel elle était par ailleurs mariée. Les photos de son corps ont été publiées dans la presse. Ça a été mon premier contact avec la mort. J’avais le souvenir de ces images d’une très belle jeune-femme morte au milieu de cet espace éloigné.

Les légendes et rumeurs hantent effectivement le film à travers l’exagération du regard de Michele, une des amies de Bia. - Je travaillais déjà là-dessus dans mes court-métrages. J’aime mélanger des légendes urbaines et des fantasmes avec la réalité. Ces histoires en disent long sur la « morale » d’une époque à un moment donné. Michele raconte des histoires que tout le monde connait.

L’évolution narrative entremêle la mort à la sexualité. - En un sens l’un ne va pas sans l’autre. Pas uniquement la sexualité, mais l’amour. Je n’aborde pas la mort comme quelque chose d’opposé à la vie mais plutôt comme si mourir avait un rapport avec l’idée de vivre intensément. C’est vrai qu’il y a beaucoup d’éléments sexuels. En un sens, Bia a la conviction qu’elle doit se tester alors que son petit ami est celui qui a un rôle généralement attendu de la part des filles. Il ne cesse de se dire qu’il ne devrait pas faire ces choses, que c’est mal. Bia, elle, veut juste répondre aux désirs de son corps. Mais les adolescents sont plein d’hormones et de vie. Et dans son cas, elle ne pense absolument pas aux conséquences.

Mate-me por favor Anita Rocha da Silveira

Le petit ami de Bia évoque la nécessité d’écouter la prêtresse évangéliste en disant notamment qu’ils auraient du attendre le mariage pour faire l’amour. - Je voulais aussi jouer avec cette fausse-morale qui est assez commune de la part des groupes évangélistes. (…) Bia est un personnage élaboré avec l’idée qu’elle n’a aucune morale – pas dans le sens négatif où elle ferait de mauvaises choses mais dans l’idée qu’elle n’écoute pas la morale. Elle fait ce qu’elle a envie de faire sans penser à ce que les autres peuvent en penser. Elle teste les limites de son corps. En regard de ça, son frère teste les limites de son esprit. Elle ne se prend pas la tête, elle ne cherche pas à intellectualiser ce qui lui arrive. C’est pour cela aussi qu’il n’y a aucun adulte, aucun guide. Personne n’est là pour lui dire ce qui est bien ou ce qui est mal. Le frère de Bia se comporte d’ailleurs comme un adolescent.

Le film met en scène l’importance des réseaux sociaux pour cette génération. - Au Brésil on utilise au quotidien de nombreux éléments de langage issus des réseaux sociaux. Aujourd’hui, tout le monde va à des « events » et « confirme » y aller. J’ai vraiment travailler à employer un vocabulaire spécifique dans les dialogues. A travers le personnage du frère j’ai développé l’idée que ne pas être connecté, c’est comme être mort. Si tu ne « check » pas tes messages c’est qu’il t’est arrivé quelque chose de très grave.

Le frère est obsédé au point de paraître être un véritable « stalker ». Il devient peu à peu effrayant. - C’est comme s’il ne pouvait faire face à la possibilité d’être rejeté. Ce qui nourrit son fantasme. En plus il reflète ce qui est commun à ma génération qui ne quitte pas la maison familiale et fait sans doute le moins possible. Il est Dj mais c’est loin d’être un as. Il n’a juste pas l’énergie de quitter son canapé. (…) Il est au final beaucoup plus effrayant que ce que j’avais imaginé. Il devient fou parce qu’il n’arrive pas à quitter son appartement.

Vous surprenez sans cesse le public. - J’ai composé beaucoup de scènes par envie visuelle en cherchant ensuite à developper les choses pour leur donner un sens. Je voulais absolument avoir cette séquence de sang qui sort de la bouche de Bia après qu’elle ait embrassé quelqu’un. J’ai créé beaucoup d’éléments pour soutenir ça. La plupart du temps les images domine mon procédé d’écriture : je décris beaucoup les choses en prenant des notes dans un carnet et je vois ce qui peut ensuite faire sens.

mate-me

La structure narrative est pleine de références au cinéma de genre et impressionne les sens. Comment avez-vous construit cela ? - Le procédé a été très long. Il y a eu énormément de traitements. Je me souviens qu’un an avant le tournage, on m’a dit qu’il y avait beaucoup trop de choses et que je devais couper un certains nombres d’éléments. Je n’ai rien coupé. Pour moi, il faut profiter d’un premier long-métrage pour y mettre tout ce que l’on a envie. Il faut être authentique et pas se formater afin de séduire tel ou tel festival. (…) J’ai pris vraiment beaucoup de temps à travailler chaque étape du scénario. Tout faisait sens pour moi.

Vous jouez beaucoup avec la frontalité. Pourquoi ? - Ça renvoie à l’idée de portrait, mais aussi aux « selfies ». Ça parle beaucoup de la réalité de le jeunesse. Au-delà, c’est aussi une référence au cinéma asiatique. Il y a aussi beaucoup de scène ou les personnages regardent ou semblent regarder la caméra, ce qui crée une forme de distance tout en les connectant aux spectateurs. (…) Le directeur de la photographie (João Atala) est mon meilleur ami et on s’est beaucoup disputé à ce sujet. Il voulait sans cesse créer une forme de perspective et je voulais que ce soit frontal. Ce qui est amusant c’est qu’il a employé de nombreux plans frontaux dans le film qu’il a réalisé depuis.

Vous ouvrez MATE-ME POR FAVOR sur une scène frontale proprement hypnotisante. - Ce ne devait pas être la scène d’ouverture. Ce devait être quelque chose dans l’idée de MULHOLLAND DRIVE mais après avoir tourné cette scène je me suis dit qu’on avait l’ouverture du film. Initialement l’actrice, Lorena Comparato, n’était pas censée pleurer. Je ne le lui ai d’ailleurs pas demandé. Au moment du tournage il y avait d’abord des figurants que j’ai fait sortir du champs. Elle était alors seule face à la caméra et, au fil de la scène, s’est mise à pleurer.

Vous jouez énormément avec les couleurs. - J’ai commencé à prendre conscience de l’importance de la photographie sur le tournage de HANDEBOL, en travaillant avec João Atala. Sur OS MORTOS-VIVOS le mauve, qui est pour moi la couleur des vampires, était prédominant. MATE-ME POR FAVOR met en scène des adolescents qui vivent intensément donc il me semblait nécessaire que le film soit coloré.

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Le montage semble prépondérant, comment s’est-il déroulé ? - En fait, le film étant coproduit avec l’Argentine, j’ai d’abord du travailler avec un monteur argentin. Mais l’expérience n’était pas concluante. Nous n’avons sans doute pas la même manière de procéder au Brésil et en Argentine. Le monteur était très à cheval sur les horaires et on n’a pas réellement réussi à s’entendre. Il n’aimait pas le film et voulait le monter afin d’en faire un film très commercial. Mais ça ne fonctionnait pas. Je n’emploie jamais deux fois le même plan et il n’arrêtait pas de faire ça. Au final j’ai donc pris le montage en main au Brésil avec une amie. Le procédé était alors plus agréable. On est arrivé à un premier montage avant de nous concentrer sur Bia – dans le scénario les personnages secondaires prenaient plus de place, ce que l’on a coupé.

Vous semblait-il important de travailler le montage avec quelqu’un d’autre ? - Autant j’ai aimé monté moi-même mes court-métrages, autant je trouvais l’idée folle pour mon premier long-métrage. On garde en tête les difficultés rencontrées à tourner certaines scènes et on ne veut pas s’en débarrasser pour de mauvaises raisons. Je sentais qu’il était nécessaire que je travaille avec quelqu’un d’autre. En plus, on passe toujours par une période où l’on doute de tout jusqu’à tout détester. Il était important que quelqu’un soit là pour me supporter, pour avoir le recul que l’on n’est alors plus capable d’avoir. On a d’ailleurs fait une pause d’un mois pour ensuite reprendre le montage. C’était nécessaire.

Et puis, il y a eu la sélection à Venise… - C’était d’autant plus dingue que nous n’avions pas de vendeur ni de co-production avec l’Europe. Autant dire que c’est dès lors beaucoup plus compliqué d’accéder aux gros festivals. Si on prend les film latino-américains sélectionnés à Cannes, ils sont tous coproduits en France. Comme je savais que NEON BULL était sélectionné à Venise, j’étais persuadée qu’on ne le serait jamais. Il me semblait impossible que deux films brésiliens soient sélectionnés la même année. On a eu la réponse une semaine avant le festival. Ma productrice était persuadée qu’on allait avoir cette sélection.

MATE-ME POR FAVOR, Anita Rocha Da Silveira

Entrevue réalisée dans le cadre du Black Movie 2016Mate me por favor - affiche

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