Interview : Alba Rohrwacher

On 25/09/2015 by Nicolas Gilson

Troublante aux côtés de Tilda Swinton dans AMORE, fragile dans LA SOLITUDINE DEI NUMERI PRIMI ou métamorphosée dans UNA VIA A PALERMO, Alba Rohrwacher s’est en quelques années imposée comme incontournable dans le paysage du cinéma italien. A l’affiche de LE MERAVIGLIE réalisé par sa soeur et détentrice du Prix d’Interprétation à Venise pour HUNGRY HEARTS, elle est proprement sensationnelle dans VERGINE GIURATA de Laura Bispuri dans laquelle elle interprète une femme qui devient homme pour être libre dans une société qui ne le lui permet pas. Rencontre au lendemain de la présentation du film à la 65 ème Berlinale où il concourt en Compétition.

Vierge jurée Laura Bispuri

VERGINE GIURATA aborde la question générale de l’identité féminine en partant d’une situation très spécifique. - Je ne sais pas si nous y sommes parvenu mais nous voulions montrer avec sincérité que l’Albanie, cette région très précise d’Albanie, n’est pas une société dont les règles sont si éloignées des nôtres. En Italie aussi les femmes doivent lutter pour s’affirmer dans la société. Ce n’est pas beaucoup plus facile pour de nombreuses femmes. Le personnage de Jonita est un miroir pour Mark. Il y a là (dans la natation synchronisée) une métaphore de la situation qu’il a vécu en Albanie : sous l’eau ces femmes, en apnée, font un intense efforts physique, et, lorsqu’elles sortent de l’eau, elles sont toutes égales et souriantes. Mais ce sourire est assimilé à ce qu’on attend d’elles. C’est plus celui que les autres veulent voir. Le film, pour moi, parle de manière plus générale de la condition des femmes aujourd’hui.

Est-ce que vous avez rencontré des vierges jurées ? - J’ai ai rencontrée une, Pale que l’on peut voir dans le film. Mais je n’ai pas eu de vraie conversation. C’est très compliqué de pouvoir dialoguer avec elles car elles ne parlent que le dialecte des montagnes – pas même l’albanais. Ce qui m’a très impressionné, c’est qu’elle a été très ouverte alors qu’au début j’étais mal à l’aise car nous étions chez eux en train de raconter une histoire qu’elle connait très bien. Elle s’est montrée curieuse et bienveillante. J’ai eu l’impression qu’elle s’est enfermée dans une prison. Si c’est un homme vous comprenez immédiatement qu’il y a au fond d’elle le fantôme d’une femme. Et c’est de cette manière que nous avons essayer de raconter l’histoire de Mark. C’est un homme mais on peut voir une femme en lui.

VERGINE GIURATA berlinale 2015

Connaissiez-vous les règles du Kanun ? - C’est quelque chose d’incroyable. Une femme est à la naissance la propriété de son père. Le père lui choisit alors un mari et ce mari en devient le propriétaire. Si on prend l’exemple de la balle, elle est donnée au mari car s’il pense qu’elle ne fait pas une bonne épouse, il peut la tuer. Il n’y a en fait aucun droit (pour les femmes). Quand Laura (Bispuri) y est allée, elle a rencontré une femme qui lui a confié que son rêve était de conduire une voiture. Pour ces femmes, c’est là quelque chose de révolutionnaire. Ce Kanun est à la fois inacceptable et fascinant.

Plus que de porter le choix de devenir un homme, Hana/Mark décide d’être libre en acceptant la loi des hommes. - Oui, elle choisit la liberté mais, à la fin, elle s’est enfermée dans une prison. C’est très important. Il ne s’agit pas de transidentité. Nous n’avons pas essayé de montrer un homme. Dès le début on comprend qu’elle est étrange, qu’il s’agit d’une sorte de créature entre deux (identités). Nous les avons rencontrées et si à 80 ans on peut difficilement dire que ce sont des femmes, quand elles ont 30 ans c’est extrêmement évident qu’il s’agit d’un masque, d’une identité cachée. Ces personnes cherchent au nom d’une liberté à échapper à un mariage arrangé, à une homosexualité impossible à vivre dans certaines sociétés… Aujourd’hui, dans nos pays, on peut changer d’identité sexuelle, pour de vrai et on voit sous l’angle de la naïveté. Mark nous apparaît très vulnérable à cause de cette naïveté.

sworn virgin - Laura Bispuri

Comment avez-vous composé le personnage de Mark ? Quelle a été votre participation à son écriture ? - Laura m’a fait lire le scénario et j’ai ensuite lu le livre d’Elvira Dones. C’est alors que nous avons commencé à travailler ensemble sur le personnage pour comprendre sa réalité très particulière et son caractère.

Pourquoi avoir accepté ce rôle ? - C’était sans doute un peu irresponsable. Il est certain que ce choix était risqué mais je respecte ce personnage. Il m’a été donné par une réalisatrice qui croyait fermement que nous pouvions le faire ensemble. Et c’est ensemble que nous avons travaillé sur un personnage qui me semblait très éloigné de moi.

Quelles ont été les étapes de cette collaboration avec la réalisatrice ? - On a commencé à travailler avec une langue que je ne connaissais pas. J’ai étudié cette langue pleine d’aspérité, très dure. Après j’ai entamé un travail sur le corps : je cherchais avec Laura les petits détails qui allaient dessiner son caractère, loin de nos stéréotypes. Nous voulions montrer que le corps est une prison pour le personnage.

Comment l’avez-vous construit ? - Le travail de l’acteur est un peu de comprendre le corps du personnage, son caractère. Avec Laura nous avons cherché une manière de raconter qui il était, quelles étaient ses douleurs, son épine dorsale. Et pendant un essayage de costumes, j’ai trouvé les chaussures de Mark. Je me suis dit que c’était ses chaussures. Je les ai mises et j’ai commencé à marcher, d’avant en arrière, et ce corps que nous cherchions depuis des semaines était là. Concrètement. Laura m’a dit : le voilà. Je le sentais en moi, je n’étais plus moi mais lui. Durant le tournage, qui n’a duré que 4 semaines, je suis resté dans ce personnage comme si j’étais enfermée dans une bulle pour protéger cette créature.

alba rohrwacher © berlinaleMise en ligne initiale le 13/02/2015

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