Agnès Jaoui : Entrevue

On 12/03/2013 by Nicolas Gilson

Rencontre avec Agnès Jaoui à l’occasion de la sortie du film AU BOUT DU CONTE qu’elle a co-écrit avec Jean-Pierre Bacri et dont elle signe la réalisation.

Jean-Pierre Bacri - Agnès Jaoui - Au bout du conte

Quel élément a été le déclencheur de ce projet ? - Il y a eu plusieurs déclics notamment le fait de m’être rendue compte que j’avais beau être fille de psychanalyste-féministe, j’attendais mon prince charmant dès l’âge de 15 ans et un spectacle de Stephen Sondheim, « Into the Woods » qui mêlent plusieurs personnages de contes de fées qui se croisent dans les bois. Je l’ai vu il y a très longtemps et quand je l’ai montré à Jean-Pierre (Bacri) en DVD, cela lui a beaucoup plu. Je dirais que ce sont les deux points de départ.

Vous faites référence à de nombreux contes. – Il y a à peu près 234 références aux contes – là je parle d’objets, d’images,… On peut retrouver des personnages de manière évidente comme Cendrillon, le petit chaperon rouge, Barbe-bleue, Peau d’âne ou la Fée des lilas. Après, il y en a d’autres, je trouve par exemple que le personnage de Pierre (interprété par Jean-Pierre Bacri), qui a des problèmes avec sa paternité, est une sorte de Gepetto.

On peut envisager le film comme une revisitation de l’hypothèse-même du conte jusqu’à son épuisement. Qu’est-ce qu’il y a, finalement, « au bout du conte » ? - Jean-Pierre serait là, il vous dirait qu’on voulait envisager ce qui se passe après le fameux « il se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Qu’est-ce qu’on fait de ces soixante années à vivre ensemble ? Qu’est-ce qu’on fait de la réalité « après » ? Parce que ça se termine toujours sur cette espèce d’image arrêtée d’un présupposé bonheur. Mais comment fait-on une fois le conte fini ? D’ailleurs dans « Into the Woods » les princesses trouvent leur prince dans le premier acte et dans le deuxième on retrouve Blanche-Neige chez elle qui s’ennuie à mourir car les moments d’extase, les débuts, sont finis. Les contes transposent les peurs des adultes et je trouvais intéressant qu’aujourd’hui certaines soient toujours actuelles et que d’autres qui sont censées l’être moins sont toujours présentes. C’est parler de cela qui nous amusait.

Au bout du conte

Est-ce que vous pensez que « le prince charmant » est aujourd’hui encore le rêve de toute jeune fille ? - C’est un rêve qui a la peau dure. Je comprends que le rêve de trouver son « grand amour » ait la peau dure mais l’image d’un homme idéal qui va vous emporter sur son cheval blanc et changer votre vie reste et demeure avec toutes ses contradictions. Le livre « Le complexe de Cendrillon »* parle assez bien de cela : il corrobore cette espèce de contradiction qu’il y a entre des mythes anciens et la société qui a changé.

Quel est votre conte favori ? - C’est « Peau d’âne ». J’ai eu un choc en voyant le PEAU D’ANE de Demy à sa sortie, avec ma maman. J’ai été transportée, émerveillée par ce film que j’ai ensuite revu je ne sais combien de fois, que j’ai montré à ma filleule puis à mes enfants… et qui continue à m’enchanter.

Quels sont les « bons » ingrédients pour un conte de fée ? – Je ne suis pas spécialiste mais souvent j’ai noté un héros ou une héroïne empêché, injustement traité ou qui a un handicap qui fait qu’il n’est pas reconnu à sa juste valeur. Très souvent il y a une marâtre. Les jeunes sont très souvent orphelins d’un ou deux parents. Mais ça correspondait aux réalités d’une époque. Finalement, aujourd’hui, avec les couples séparés et les familles recomposées ça fait partie des choses encore pertinentes aujourd’hui. Et puis une sorte de parcours initiatique qui fait que finalement « ils vont vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants ».

Le méchant doit-il toujours être sexy ? - Non, mais dans « Le petit chaperon rouge » le méchant est nettement sexy. Et il m’a toujours semblé que c’est une petite minette qui commence à s’ouvrir à la sensualité et qui est très sure d’elle : quand elle rencontre le loup, elle sait que c’est un loup et elle se dit qu’on ne va pas la lui faire. Ça l’amuse de flirter avec le danger. Il y a dans ce conte toute la métaphore du désir, de la transmission, du féminin, du danger…

AU BOUT DU CONTE un film psychanalytique ? - Je pense que tous nos films le sont car c’est une de mes grilles de lecture favorite. Celui-ci peut-être encore plus.

Arthur Dupont et Agathe Bonitzer - Au bout du conte

Vous mettez toutes les croyances au même niveau – Bible, contes ou voyance. - Tout à fait. On avait envie de traiter de tout ce qu’il y a d’irrationnel chez l’être humain et tout ce qui fait que c’est hyper difficile de se dire qu’on est dans un univers sans foi ni loi, sans aucun sens, amoral, violent. C’est très compliqué de vivre avec ces données-là. Alors forcément on se rattache à telle ou telle croyance pour donner un sens à l’univers et à nos vies.

De toutes les croyances, le conte est-il la plus réconfortante ? - Moi je crois, comme mon personnage, à tout ce qui fait du bien. À partir du moment que ça fait du bien à quelqu’un et, surtout, qu’il ne m’impose pas sa croyance, ça ne me gêne pas qu’il croit en ceci ou en cela. Les contes sont réconfortants. Je trouverais important cependant qu’on les renouvelle.

Comment s’est déroulé l’écriture avec Jean-Pierre Bacri ? - Comme d’habitude : essayer de trouver exactement l’histoire que l’on voulait raconter, ce que l’on voulait dire ; définir les personnages ; trouver le juste équilibre entre des références aux contes plus ou moins directes et des personnages qui y échappent. Comme d’habitude, on a travaillé longuement cahiers et stylos en main avant de cerner une histoire, de la mener jusqu’au bout et puis de passer aux dialogues à la toute fin (au bout de huit ou onze mois d’écriture). On écrit tout ensemble, on ne sait même plus qui a inventé quoi.

Dans le film, vous jouez avec la musique en créant du contraste, quelques fois avec ironie. Était-elle déjà là au moment de l’écriture ? - J’ai pu enfin travailler bien en amont avec Fernando Fiszbein qui est par ailleurs le directeur musical du groupe Le Quintet Oficial avec lequel je travaille la musique d’Amérique latine. On a pu travailler ensemble dès l’écriture. Il a lu la première version du scénario mais déjà avant j’ai pu lui en parler puisqu’on passait beaucoup de temps ensemble en tournée. Il est lui-même compositeur de musique contemporaine et la scène qui se passe au conservatoire je l’ai vécue (dans la salle où personne ne se bouchait les oreilles et je n’ai pas compris pourquoi) lorsqu’il passait son concours de sortie. On a travaillé ensemble aussi sur cette musique car je voulais qu’il y ait les références de ce qu’on entend dans le film – à savoir la comptine, un jour mon prince viendra, Faust, etc… On a pu, vraiment, travailler ensemble ce qui permettait de trouver un univers commun. C’était très important car on a pu jouer avec des références, plus ou moins conscientes, des musiques de conte de fée.

Au bout du conte - Agathe Bonitzer - Agnès Jaoui - Benjamin Biolay

En ouvrant plusieurs séquences sur un effet de peinture, vous faites références aux livres. – Exactement. C’était une idée amusante à créer. C’était rigolo car assez particulier.

Vous jouez par ailleurs avec beaucoup d’artifices. - Jusqu’à présent j’avais l’impression que mes films nécessitaient une invisibilité de la mise en scène. Et là, au contraire, le fait que ce soit ce sujet-là et cette forme-là m’a complètement désinhibé, m’a enlevé mon surmoi esthétique et les dogmes que je me suis mises toute seule. Avant je n’aimais pas que l’on voit le moindre effet de caméra et là c’était complètement le contraire. Et en plus, Lubomir Bakchev (le directeur de la photographie) était dans ce positionnement. On a pu s’amuser à trouver des idées de manière assez artisanale – car on n’avait pas des moyens pharaoniques et pas un temps fou.

Le film a-t-il été facile à produire ? - Comme le précédent n’a fait « qu’un million d’entrée » (en France), pour la première fois – mais j’ai toujours été très très chanceuse jusque là – j’ai du me battre pour avoir l’argent. Je n’ai pas à me plaindre, on a eu un budget de 5-6 million d’euros. C’est un budget plus que correct mais moins confortable que d’habitude. J’ai du réduire le temps de travail, trouver des solutions… J’avais l’impression qu’on était un peu passé de mode ou, en tout cas, que tout simplement, mathématiquement, le film précédant avait fait moins d’entrées que celui d’avant.

Comment avez-vous choisi vos acteurs ? - Arthur Dupont s’est vite imposé même si je ne voyais pas au départ le personnage exactement comme lui (je voyais quelqu’un de plus frêle), il a été formidable aux essais. C’est un acteur très agréable à diriger : il aime ça, il a envie et il vous suit dans les moindres subtilités de vos demandes. C’est un musicien par ailleurs et ça se sent. Le choix d’Agathe Bonitzer a été plus compliqué, plus long à décider parce que le personnage de Laura n’était pas facile à incarner (c’est une jeune fille à la fois agaçante – il fallait quelqu’un qui ait la certitude de sa classe sociale et de sa beauté – et touchante). Je suis très contente d’avoir retenu Agathe.

*« Le Complexe de Cendrillon », Colette Dowling, Grasset, 1982

Au bout du conte - affiche

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