Interview : Adil El Arbi & Bilall Fallah

On 11/11/2015 by Nicolas Gilson

Signant l’adaptation des romans « Black » et « Back » de Dirk Bracke, Adil El Arbi et Bilall Fallah signent avec BLACK un film de genre explosif. Présenté à Toronto, au FIFF de Namur et au Film Fest de Gand, le film met en scène une histoire d’amour impossible entre deux membres de gangs bruxellois. Rencontre avec les réalisateurs autour de cette version résolument contemporaine de Roméo et Juliette.

Adil El Arbi et Bilall Fallah, réalisateurs de 'Black'

Qu’est-ce qui vous a conduit à adapter les ouvrages de Dirk Bracke ?

Adil El Arbi : En Flandres, tout le monde doit lire un livre de Dirk Bracke en cours de néerlandais. C’est donc un auteur qu’on connaissait déjà lorsque nous étions étudiants en cinéma. On savait qu’il avait écrit un livre sur les bandes urbaines et on trouvait que ça pouvait être un bon premier film si c’était un bon livre. On l’a lu et on a kiffé grave.
Bilall Fallah : On est tombés amoureux de Mavela et Marwan, les personnages, et de l’histoire. C’était pur. Ça racontait, avec beaucoup de nuances, une réalité.
A.E.A. : On voyait qu’il y a avait le potentiel de faire un film vraiment « street » genre LA HAINE ou LA CITE DE DIEUX. On c’était dit que si un jour on pouvait réaliser un premier film, ce serait une adaptation du livre « Black » – et c’est notre deuxième film.

Pourquoi avoir réalisé IMAGE auparavant ?

A.E.A. : On n’avait pas le droit de la faire. On étaient étudiants et on avait doublé la première année.
B.F. : Il y avait déjà un autre réalisateur et une scénariste sur le projet. On avait la haine et on a écrit notre truc.
A.E.A. : On a fait notre film, IMAGE. On voulait le faire avant qu’ils ne fassent le leur. Et pendant qu’on tournait IMAGE, Hans Herbots nous a passé le projet.
B.F. : Il nous a demandé si on était vraiment prêts à tourner dans les quartiers. Et on était chauds.

Vous tournez réellement dans les quartiers fréquentés par ces bandes urbaines.

A.E.A. : Oui. On habite à Bruxelles. À la lecture, on connaissait ces stations de métro et ces rues. On ne voulait pas tourner ailleurs. On voulait aller à Matonge, dans les Marolles et à Molenbeek. L’authenticité de ce « monde-là » était importante.

Black

Le sujet pourrait être très social, or vous le traitez sous la forme du film d’action avec beaucoup d’effets de mise en scène. Quelles ont été vos influences ?

A.E.A. : On a grandi avec les films de Scorsese, de Spike Lee et d’Oliver Stone, et le cinéma d’auteurs américain. Ces réalisateurs racontent des histoires très dures, parfois sociales, d’une manière très léchée. On voit qu’ils adorent le cinéma. Ils utilisent toute la panoplie qui leur est offerte : les mouvements de caméra, le son et le montage. On voulait que cette histoire, très dure, soit accessible au public le plus large possible. On voulait que les gens reconnaissent les codes, qu’ils sachent directement qu’ils vont avoir un « moment de cinéma », qu’ils se laissent emmener pour découvrir cette réalité des bandes urbaines.

Une réalité qui peut paraître « cliché ». Est-ce que cette caractéristique est employée comme le révélateur de la réalité ?

A.E.A. : On ne pensait pas les personnages comme « clichés » mais dès le moment qu’on joue avec les codes du cinéma, on a des clichés. Du moment que c’était une histoire d’amour, un récit de Roméo et Juliette, on ne voulait pas le nier. On s’est dit que si c’était « Roméo et Juliette », on allait y aller à fond la caisse : vraiment faire une histoire d’amour avec des codes identifiables.
B.F. : C’est un aspect universel. C’est la meilleure manière d’expliquer une histoire concentrée à Bruxelles dans des quartiers précis en touchant tout le monde.
A.E.A. : On utilise plutôt la notion d’archétype. Ce sont des archétypes facilement reconnaissables pour un large public. On peut le voir comme cliché mais ce sont des codes communs que l’on réinvente.

L’originalité de l’approche consiste à nous fondre au ressenti de Mavela.

B.F. : On raconte l’histoire du point de vue du personnage féminin qui a 15 ans et qui est noire. On découvre ce monde à travers ses yeux.
A.E.A. : Souvent les films « street » sont des films très masculins. La fille est un objet qu’on ne voit presque jamais. Cette fois, c’est plutôt féminin. On dit « Roméo et Juliette » mais c’est plutôt « Juliette et Roméo ».

Comment s’est fait le casting ?

B.F. : Le plus important, c’était les acteurs. Ils portent le film. Le problème, c’est qu’on ne trouve pas des acteurs qui ont entre 15 et 21 ans d’origine marocaine ou africaine. On a du faire du casting sauvage dans les rues.
A.E.A. : On ne trouve pas ces profils dans des bureaux de casting ou les écoles de comédie. Tu les trouves dans la rue ou dans les écoles où il y a une concentration de « population d’origine émigrée ». C’est pour ça qu’on a inventé une agence de casting, HAKUNA (http://hakunacasting.com/en). Pour le film, nous avions rassemblé 450 personnes. On a pris les 16 meilleurs. Ils n’avaient jamais joué, jamais suivi de formation d’acteur. C’étaient des diamants.

Vous offrez une représentation métissée de Bruxelles.

A.E.A. : C’est un des premiers films belge, ou le premier, où les protagonistes sont tous d’une autre origine, sont tous issus de l’immigration. C’est la Belgique d’aujourd’hui, celle que l’on connait. Bruxelles, Anvers et Gand sont des villes multiculturelles. Ces histoires-là en sont pas assez racontées en Belgique. On s’est demandé qui allait raconter ces histoires si si on ne faisait pas. Ça montre aussi qu’il y a des acteurs plein de talent à qui on doit donner une chance, pas uniquement dans nos films ou dans des histoires de gang. C’est ce qu’on essaie de faire avec notre « agence de casting ».

Black - photo

L’image de la femme est un des éléments forts du film. Les africaines sont représentées comme libérées de leur corps ce qui n’est pas le cas des jeunes filles maghrébines. Cependant, en dehors de l’histoire d’amour, tous les hommes considèrent les femmes comme des objets.

A.E.A. : Ce n’est pas lié à la culture ni aux origines. C’est lié aux bandes. Dans une bande urbaine, quand on est une fille, on est un objet. L’ADN de la bande parle du respect et de la peur.
B.F. : Le plus important, c’est le respect. Tu dois montrer que tu es très fort.
A.E.A. : Dans ce monde, les filles appartiennent aux mecs. Quand quelqu’un attaque une fille ou lui parle, c’est une attaque directe entre bandes. Elles utilisent les filles pour se faire la guerre. L’homme est le chef et les filles doivent suivre.

Si ce n’est la complicité entre Mavela et Marwan, la sexualité est une arme, même entre hommes.

A.E.A. : Tout part de ça. On n’est pas aux Etats-Unis. Il n’y a pas vraiment d’arme. La sexualité est l’une des armes les plus importantes. C’est un des crimes dont les bandes sont le plus coupables. Parfois ils volent ou font des deals de drogue mais très souvent le viol est un acte de guerre.

Un sujet connu que l’on aborde pas.

B.F. : Les victimes font partie des bandes. Ça reste donc au sein des bandes. Il n’y a un scandale que si quelqu’un d’extérieur est touché. À ce moment-là on en parle. Mais tant que ça reste au sein de ce monde-là, rien ne se passe.
A.E.A. : Les gens y sont indifférents : c’est le membre d’une bande qui a été attaqué par une autre bande. Un criminel attaqué par un autre criminel, on s’en fout. C’est ça le problème.
B.F. : Le filles ne peuvent pas parler. Elles sont emprisonnées.

Entrevue réalisée dans le cadre du FIFF 2015

Black

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