Ada Solomon : Entrevue

On 05/11/2013 by Nicolas Gilson

Ada Solomon est productrice en Roumanie. Elle a fondé en 2004 la société HiFilm Productions et ses films arpentent les festivals internationaux où ils collectionnent les récompenses. Au FIFF, cette année, elle a fait un doublé : en effet après les Bayard d’Or du Meilleur Film et du Meilleur Comédien l’an dernier pour EVERY BODY IN OUR FAMILY de Radu Jude, elle a vu CHILD’S POSE de Calin Peter Netzer (Ours d’Or à Berlin) être récompensé des Bayard d’Or du Meilleur Film et de la Meilleure Comédienne. Sa venue à Namur – un festival qu’elle affectionne particulièrement – nous a offert la possibilité d’aborder avec elle le renouveau du cinéma roumain. Rencontre.

Golden Bear for Best Film - Pozitia Copilului (Child's Pose) © Berlinale.de

Il y a depuis quelques années une réelle émergence du cinéma roumain. Est-ce qu’il est possible d’identifier un ou plusieurs films ayant signé cette émergence ? - Oui. Je pense que le film qui a initié le trajet du nouveau cinéma roumain est la première réalisation de Cristi Puiu STUFF AND DOUGH (1). Il a marqué le début de cette manière de faire le cinéma, cet hyper réalisme. L’autre nom auquel il faut toujours faire référence, c’est l’écrivain Razvan Radulescu – il était scénariste du film de Cristi Puiu, il a réalisé son propre film (2), il est co-scénariste de CHILD’S POSE (3) de Calin Peter Netzer. Ce qui s’est passé avec le film de Cristian Mungiu (3 MOIS, 4 SEMAINES, 2 JOURS (4), Palme d’Or en 2007) est aussi important. Mais ce qui fait l’unicité du cinéma roumain, ce sont les techniciens et les acteurs. Les réalisateurs n’ont pas de manifeste, ils ne se comportent pas comme un mouvement : ils ont chacun leur manière de regarder le monde autour d’eux. Par contre, les techniciens passent d’un film à l’autre.

Par exemple dans CHILD’S POSE la plupart des postes techniques sont ceux de FELICIA AVANT TOUT. Cela donne l’impression qu’il y a une réelle famille du cinéma. - Exactement, c’est un réseau. Je m’amusais car pour moi les gagnants de l’Ours d’Or et de la Palme d’Or sont la monteuse des deux films, Dana Bunescu, l’ingénieur du son, Cristian Tarnovetchi, Luminita Gheorghiu (actrice) qui était aussi dans le film de Mungiu, Vlad Ivanof (acteur) qui apparait aussi dans CHILD’S POSE. Tout se croise.

Est-ce qu’il y a une ligne commune au niveau des thématiques ? Le cinéma roumain ne se pose-t-il pas en témoin de l’évolution de la société ? - Je dis toujours qu’aujourd’hui la barrière entre le documentaire et la fiction est de plus en plus faible. Les documentaires sont de plus en plus créatifs avec des éléments fictionnels et le cinéma de fiction, comme le cinéma roumain, est vraiment un témoignage sur la vie d’aujourd’hui, pas seulement en Roumaine mais aussi le monde autour de nous. C’est aussi un très bon aide-mémoire pour l’Histoire récente, la transformation des gens – leurs attitudes, les relations en société. Il y a un réel côté anthropologique qui lie le cinéma roumain. Si je parle des films que je produis, je pense qu’il n’y en a pas un qui n’a pas un lien avec la famille comme élément de base de la société d’où émergent toutes les histoires.

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La notion d’individu est importante aussi. - Exactement. A travers son cinéma, Radu Jude (EVERY BODY IN OUR FAMILY) analyse la société sur la cellule qu’est la famille. Ça ne donne pas juste une image de la société ou des individus : c’est aussi le miroir fidèle de chaque spectateur. Ce sont tous des films qui posent des questions, qui obligent le spectateur à une démarche d’introspection par rapport aux sujets évoqués. Ce qui peut être aussi difficile à avaler. C’est peut-être ce qui explique que le public roumain n’est pas disposé à aller voir les films roumains. Il ne veut pas se regarder sur ces miroirs.

Est-ce que ces films sortent en Roumanie et trouvent-ils leur public ? - Il y a une transformation depuis quelques années après le succès public du film de Tudor Giurgiu, OF SNAILS AND MEN (5). CHILD’S POSE est le plus grand succès public pour un film roumain depuis 20 ans. Une comédie romantique, LOVE BUILDING (6) de Iulia Rugina – un premier film complètement indépendant avec un budget de moins de 50.000 euros – vient de sortir en salle et il fait un box-office incroyable. Ça commence.

Comment envisagez-vous votre rôle de productrice ? Intervenez-vous, par exemple, dès l’écriture du film ? - Il est évident que je donne mon opinion mais je n’ai jamais osé intervenir sur la partie créative de l’histoire. Je formule des interrogations pour conduire à l’aboutissement du scénario mais je n’interviens pas plus que ça. J’ai plus d’avis sur le casting auquel je participe de manière très active.

Child-s-Pose ©FIFF 2013

Est-ce qu’un film comme CHILD’S POSE est facile à monter ? Si le sujet est fort, le film est une critique acerbe de la société roumaine. - Ce n’est jamais facile en Roumanie de mettre l’argent en place. Je suis un peu fatiguée d’être « la Princesse du bal » autour du monde et « la Cendrillon » chez nous. Mais il faut continuer : il y a beaucoup de talents – c’est très rassurant – et beaucoup d’idées. On va y arriver.

À l’international le cinéma roumain est accueilli chaleureusement et de plus en plus attendu. - Oui, ça nous donne beaucoup d’énergie. Je veux vraiment mettre en avant le rôle des festivals internationaux qui ont embrassé le cinéma roumain dont ils ont fait la promotion. Ils ont mis en valeur les petits bijoux venant de Roumanie. Avant, notre cinéma voyageait beaucoup moins que les films d’aujourd’hui et de nombreuses perles sont presque perdues. On a de la chance et on en est très reconnaissants. Les journalistes et les critiques ont beaucoup écrit sur les films roumains, de nombreux focus sur le cinéma roumain ont été organisé ces dernières années dans des festivals : ça nous donne une très bonne énergie.

Vous avez une relation particulière avec le FIFF de Namur. - Cela date de nombreuses années. Lorsque je travaillais chez Domino Film, le premier film pour lequel j’ai été directrice de production (ASPHALT TANGO (7) de Nae Caranfil) y a remporté un prix. Je n’y étais jamais venue mais j’avais le prix et le symbole de Namur à côté de moi, chaque jour, pendant des années. C’est comme cela qu’a commencé ma relation avec le festival. Je reviens ici avec beaucoup de plaisir et je trouve que la programmation est très bonne et très intéressante. Les rencontres avec des réalisateurs francophones que je ne croisent pas dans des plus « gros » festivals comptent beaucoup aussi. Je remarque aussi de plus en plus l’intérêt des gens vers les événements culturels. J’ai par exemple rencontré un chauffeur qui est comptable au Luxembourg et qui prend congé pour participer au festival en tant que bénévole : je trouve que ça parle beaucoup d’un événement comme ça dans la vie de la communauté, c’est très important.

Child's pose

(1) STUFF AND DOUGH (Marfa si Banii) de Cristi Puiu, 2001, scénario de Cristi Puiu et Razvan Radulescu
(2) FELICIA AVANT TOUT (Felicia, înainte de toate) de Razvan Radulescu et Melissa de Raaf, 2009, scénario de Razvan Radulescu et Melissa de Raaf
(3) CHILD’S POSE (Pozitia copilului) de Calin Peter Netzer, 2013, scénario de Calin Peter Netzer et Razvan Radulescu
(4) 3 MOIS, 4 SEMAINES, 2 JOURS (4 luni, 3 saptamâni si 2 zile) de Cristian Mungiu, 2007, scénario de Cristian Mungiu et Razvan Radulescu
(5) OF SNAILS AND MEN (Despre oameni si melci)de Tudor Giurgiu, 2012, scénario de Ionut Teianu
(6) LOVE BUILDING de Iulia Rugina, 2013, scénario d’Ana Agopian, Oana Rasuceanu et Iulia Rugina
(7) ASPHALT TANGO de Nae Caranfil, 1996, scénario de Nae Caranfil – Bayard du Meilleur Scénario

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