Critique : Abluka (Frenzy)

On 23/01/2016 by Nicolas Gilson

Avec ABLUKA, Emin Alper nous plonge dans une spirale infernale où, dans un monde régulé par la suspicion et la corruption, les barrières de la raison implosent. Ce faisant, il propose une métaphore étourdissante de la société turque – et au-delà. Se concentrant sur la relation entre deux frères, le scénario n’a de cesse de se nourrir d’onirisme afin de nous fondre à un cauchemar étonnamment réaliste. Un labyrinthe sans issue mis en scène avec une acuité telle que nous en avons le vertige. Epoustouflant.

Abluka

Sortant de prison, Kadir (Mehmet Ozgur) accepte de travailler en secret pour la milice locale, fouillant alors les poubelles afin de s’assurer qu’elles ne contiennent pas des produits ayant pu servir à produire des explosifs et observant le voisinage. Rêve-t-il de belles retrouvailles familiales, qu’il découvre son jeune frère Ahmet (Berkay Ates), abandonné par son épouse, très distant. Logé chez Meral (Tülin Özen) et Hamza (Müfit Kayacan), des amis d’Ahmet, Kadir en surveille chaque mouvement.

Avant la mise en place narrative en tant que telle, Emin Alper nous confronte à une séquence qui condense déjà tout le délire qui prendra bientôt place. S’endormant dans une cellule étroite dans le sous-sol d’un entrepôt désert, Kadir est réveillé en sursaut par une explosion. Cherche-t-il à sortir qu’il est enfermé derrière les porte cadenassées de l’établissement. Lorsque le titre s’inscrit, Kadir, isolé du monde extérieur, fait face à un blocus (abluka).

L’onirisme est-il déjà total que le scénario s’ouvre sur un premier mouvement réaliste. Nous découvrons alors la protagoniste dans la réalité d’un quotidien en devenir, propulsé dans un village qu’il ne reconnait pas où il se présente à un frère qui ne le reconnait plus. Il tente de forcer l’intimé d’Ahmet tout en la respectant. Son petit frère ne lui proposant pas l’hospitalité, Kadir il s’installe dans un appartement au-dessus de chez de voisins amis d’Ahmet. Si l’un et l’autre vaguent à leurs occupations, Kadir qui étudie le comportement de son frère qu’il trouve trop proche de Meral (seule femme du récit) dont il pourrait compromettre la réputation…

Abluka_Berkay Ates

Partagé entre Kadir et Ahmet, le scénario se tisse de manière implacable, nous enlisant proprement dans leurs ressentis et fantasmes à mesure qu’ils perdent la raison, s’enfonçant dans les méandres cauchemardesques de la paranoïa. Les transports des protagonistes actent de métaphores de la société turque permettant à Emin Alper de tenir un discours d’autant plus virulent qu’il demeure silencieux. Le réalisateur n’a de cesse de nous impressionner jusqu’à nous conduire à remettre en cause chaque élément d’une narration kafkaïenne. En marge de la folie, l’humour assoit une critique corrosive offrant un rôle de bouffons aux figures d’autorité.

Offrant à l’ensemble un caractère réaliste, l’approche esthétique est bluffante tant Ermin Alper nous transporte au coeur d’une déraison dont nous partageons chaque angoisse. Les modulations du cadrage, de la lumière et du son participent à une spatialisation vertigineuse qui nous fait redouter le moindre hors-champs. La grammaire esthétique nous invite à épouser l’agitation des protagonistes dont nous sommes parallèlement placés à distance faisant de nous les témoins d’un théâtre de l’absurde dont la scène devient un imparable huis-clos.

ABLUKA
Frenzy
♥♥♥
Réalisation : Emin Alper
Turquie / France / Qatar – 2015 – 119 min
Distribution : /
Thriller paranoïaque

Venise 2015 – Sélection Officielle – Compétition
Black Movie 2016 – 80% Hallucinogène

abluka - affiche

mise en ligne initiale le 8/09/2015

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