Critique : A Perdre La Raison

On 22/05/2012 by Nicolas Gilson

Trois scènes, comme trois temps, ouvrent le film de Joachim Lafosse et donnent la mesure : une femme, alitée à l’hôpital, supplie ; deux hommes s’étreignent alors qu’un morceau d’opéra ancre une hypothèse dramatique ; quatre petits cercueils blancs prennent place dans la soute d’un avion. Avec épure et économie le réalisateur insuffle à son film une dimension tragique qui conditionne notre regard et qui, déjà, nous questionne. Si les éléments du fait-divers sont là, Joachim Lafosse s’en émancipe d’emblée et esquisse le portrait troublant d’une étrange relation triangulaire au sein de laquelle une jeune femme se perd.

JE N’EN CONNAIS QUE DE FRAGILES

Murielle et Mounir sont amoureux. Celui-ci habite depuis l’enfance avec le docteur Pinget qui propose à Murielle de s’installer chez eux. Une situation qui perdure lorsque le couple se marie et a des enfants… A PERDRE LA RAISON met en scène l’évolution de cette relation particulière où excès, influence et dépendance s’entremêlent. Si les enjeux soulevés sont nombreux voire polémiques, s’impose comme centre d’intérêt l’évolution psychologique du personnage de Murielle.

L’approche scénaristique est brillante. Il s’agit de mettre en place, avec retenue, par tableaux successifs, le processus conduisant à la tragédie. De l’influence psychologique du docteur Pinget sur Mounir à la dépersonnalisation de Murielle, le scénario compose un mouvement multiple et complexe au sein duquel la jeune femme bascule irrémédiablement vers la déraison.

L’évolution de Murielle se retrouve dans la modulation de ses gestes, le changement de ses tenues, la dégénérescence de son corps et de son visage ; dans un comportement qui témoigne d’un effacement de plus en plus perturbant… Joachim Lafosse parvient à mettre en place un délicat équilibre entre empathie et distanciation. Une dynamique très fine tant d’un point de vue scénaristique qu’esthétique à l’instar du plan-séquence où la jeune femme, seule, chante les paroles de « Femmes je vous aime » ou encore de la séquence où elle reste aveugle devant les éléments mis en évidence par sa psy – un aveuglement qui, lorsque nous le découvrons, impose comme effroyable son émoi.

En privilégiant un cadre serré, le réalisateur nous fond à l’intimité de la relation. Mais au-delà, l’approche photographique laisse transparaître une impression d’étouffement en nous conduisant à ressentir la fermeture de l’espace comme si les protagonistes étaient eux-mêmes enfermés au sein de celui-ci – les rares ouvertures de champs marquant dès lors l’impression de liberté. Si la tension est soulignée visuellement, elle est aussi palpable par le biais d’un leitmotiv musical et s’avère virulente dans les échanges dialogiques. Les mots sont des gifles qui deviennent torture…

Au coeur d’une mise en scène réaliste, Joachim Lafosse dirige des acteurs incroyables. Et si les prestations de Tahar Rahim et de Niels Arestrup sont magistrales, Emilie Dequenne est sensationelle au sens propre du terme. Elle porte en elle une douleur contagieuse et transcende le trouble qui décontenance Murielle.

A PERDRE LA RAISON
♥♥♥(♥)
Réalisation : Joachim Lafosse
Belgique / France / Luxembourg / Suisse – 2012 – 114 min
Distribution : O’brother
Drame

Cannes 2012 – Un Certain Regard

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