70# Locarno : Expériences

On 09/08/2017 by Victor Teta

La journée débute par une expérience qui nous était absolument étrangère à Locarno (alors qu’à Cannes elle fait partie de notre quotidien) : se faire refouler d’une séance complète, en l’occurrence celle de LUCKY – qui pour le coup porte mal son titre – qui jouit d’une forte côte de popularité. L’occasion de souligner un excellent point dans l’organisation du festival, assez flexible pour ajouter des projections aux films les plus courus. Nous aurions pu sombrer dans l’aigreur du fait qu’il n’y a rien d’autre à voir et que la météo proscrit toutes baignades dans les fabuleuses gorges de la Breggia, mais nous trouvons notre réconfort dans les jérémiades de vieux journalistes suisses et dans une succulente pâtisserie italienne…

Notre programme ainsi chamboulé nous emmène vers THE POETESS (Semaine de la critique, section indépendante exclusivement consacrée au « cinéma du réel »), réalisé par un duo allemand : Stefanie Brockhaus et Andreas Wolff. Ce documentaire retrace à travers une interview accompagnée d’extraits d’émission, d’archives et d’images d’illustration (ces dernières plombent un peu le film de par leur qualité quelconque) le parcours de Hissa Hilal, une poétesse saoudienne qui escalade les échelons d’un tremplin télévisuel nommé Million’s Poet, sorte de « À la recherche de la nouvelle star de la poésie » produite par Abu Dhabi TV. En marge de son histoire personnelle elle évoque inévitablement celle de son pays, à travers des événements marquants tels que la prise d’otage de la Mecque en 1979 par des extrémistes luttant contre l’occidentalisation de l’Arabie Saoudite. Le film, solaire en dépit de la dureté de son propos, alterne des moments tristement cocasses (lorsqu’on lui conseille de se cacher les yeux pour ne pas être reconnue et qu’elle ne parvient pas à quitter le plateau) et d’autres glaçants, témoignant de la schizophrénie de la société saoudienne (les hommes plébiscitent ses poèmes féministes tout en appliquant les lois coraniques phallocrates). Une belle découverte justement récompensée par une impressionnante ovation du public.

4.mardi - good luck

C’est en profanes de l’œuvre du cinéaste français que nous abordons 9 DOIGTS, cinquième film de F.J. Ossang, projeté en compétition à Locarno exactement 20 ans après son troisième, DOCTEUR CHANCE. Cela débute comme un film de gangsters avec une course-poursuite et un cambriolage elliptique avant de s’immobiliser sur un bateau pour une fuite vers l’inconnu, devenant alors verbeux dans une succession de saynètes dans lesquelles les personnages déblatèrent sur la vie et cherchent à comprendre ce qui les retient mystérieusement sur ce cargo de nuit. Difficile alors de chercher un quelconque sens, si ce ne sont les multiples références littéraires et cinématographiques. Toutefois, la superbe photographie noir et blanc accroche le regard et nous retient nous aussi prisonnier de ce rêve fantasmagorique un peu vain.

Avec un peu d’appréhension que nous nous attaquons au GOOD LUCK (Compétition) de Ben Russell, un cinéaste qui nous a habitué avec (ou sans) son compatriote Ben Rivers à des expérimentations formelles parfois un peu arides (à nos craintes s’ajoutent les horribles sièges en plastique de La Sala que même un fakir aurait du mal à supporter). Le film nous propose un double voyage vers les mines de cuivre de Bor en Serbie (partie particulièrement claustrophobique se situant 400 mètres sous terre, voir l’interminable trajet en monte-charge qui les ramène vers la surface) et vers celles d’or au Suriname. Composé de longs plans-séquences immersifs tournés en Super-16 (entrecoupés de portraits muets des mineurs), il subjugue par sa beauté plastique et s’éprouve dans la durée et dans le bruit (fracas de pierres et machines infernales composent la bande sonore du film, ce qui nous fait d’autant plus apprécier le passage où un mineur joue Heart of Gold de Neil Young à l’accordéon), se vivant comme une expérience sensorielle et viscérale particulièrement puissante et radicale.

D’Ilian Metev nous avions beaucoup apprécié le premier film SOFIA’S LAST AMBULANCE (un documentaire suivant la dernière ambulance de Sofia, le titre ne ment pas) pour son urgence et son ancrage géographique. Son deuxième long-métrage 3/4 (Cinéastes du présent) nous prend donc complètement à contrepied, s’agissant d’une chronique familiale fragile à portée universelle dans laquelle nous suivons une adolescente pianiste, son jeune frère et leur père. Le film se distingue par la douceur de son regard et sa précision dans l’auscultation des rapports familiaux, mais à force de refus du spectaculaire finit par souffrir d’un manque d’enjeux narratifs forts. Dispensable.

Nous nous engageons sans trop y croire dans un dernier film au synopsis aussi excitant qu’une scène de reproduction de MICROCOSMOS (en gros : un libraire romantique tente de séduire une voleuse de livres). Mais la magie opère et nous nous retrouvons happé par SEVERINA (Cinéastes du présent), tentant de discerner si sa ringardise absolue est délibérée ou non.

Locarno 2017 - poster - Côté

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