70# Locarno : Ceci N’est Pas Un Film

On 10/08/2017 by Victor Teta

Notre programme de la journée dominée par le cinéma documentaire débute par DID YOU WONDER WHO FIRED THE GUN ? (Compétition) de Travis Wilkerson, dans lequel le réalisateur tente de faire la lumière sur un tragique événement familial : son arrière-grand-père a assassiné un homme noir en 1946 sans pour autant être condamné ou même inquiété. Le film part de ce fait divers pour extrapoler vers d’autres crimes racistes s’étant déroulés en Alabama et sur la lutte pour les droits civiques des afro-américains (est notamment évoquée Rosa Parks qui, avant de devenir célèbre pour avoir refusée de céder sa place à un homme blanc dans un bus, oeuvrait pour le droit des femmes dans cet état), conférant au projet une portée beaucoup plus large. Malheureusement le formalisme prétentieux et le ton sentencieux du film affaiblissent un peu sa force politique.

Documentaire plus classique mais non moins intéressant, BLOOD AMBER (Semaine de la critique) capte de façon assez exhaustive (jusqu’à la situation diplomatique de la Birmanie, à peine évoquée ici mais invoquant chez nous le souvenir de TA’ANG de Wang Bing) le quotidien de mineurs à la recherche d’ambre. Quelques scènes se démarquent : la descente dans le trou de la mine particulièrement anxiogène (malgré une musique superflue), le long plan-séquence qui suit un transporteur dans la jungle qui permet d’éprouver la durée du trajet ; mais le film souffre un peu de la comparaison formelle avec GOOD LUCK (mais ce n’est là qu’un hasard de festival).

5.mercredi - mrs fang

Comme l’a précisé Wang Bing lors de sa présentation, MRS. FANG (Compétition) – qui accompagne Fang Xiuying, une femme de 68 ans atteinte de la maladie d’Alzheimer, dans ses derniers jours – n’est pas un film. C’est plutôt un miroir qui nous renvoie à notre propre rapport à la mort et à notre expérience du deuil. En témoigne le nombre de spectateurs qui ont quitté la salle au cours de la séance. Le cinéaste chinois déjoue doublement les attentes qu’un tel sujet pouvait susciter : Mrs. Fang étant dès le début du film dans l’incapacité de parler, nous n’aurons pas de témoignage sur sa vie et sur les affres de la maladie, du moins pas verbalement ; nous cherchons alors en elle, dans ses gestes anémiques et dans le fond de son regard, lors de longues séquences qui s’attardent sur son visage, les dernières traces de vie, ce qui la caractérise encore comme un être humain. Aussi, Wang Bing s’intéresse à son entourage, aux scènes attendues de commémorations et de pleurs se substitue un défilé familial qui analyse froidement et sans empathie aucune les gestes de Mrs. Fang, guettant impatiemment les signes de la fin. Par cette représentation sans fard que certains taxeront de voyeuriste ou d’obscène, le film interroge les limites de ce qui peut être montré au cinéma. La réponse de Wang Bing est simple : « Filmer est toujours une intrusion. Quel que soit ce qu’il filme, un documentariste envahit un espace. Sans cette intrusion, le cinéma documentaire n’existerait pas. Mais cela n’empêche pas d’avoir du respect pour la mort. Ce n’est pas l’immense souffrance de Madame Fang que je voulais montrer. Je voulais être avec elle, simplement ». Un visage qui risque de nous hanter pendant fort longtemps.

Alexandre Sokourov est venu en personne présenter, non sans une certaine émotion, son tout premier film : le très rare THE LONELY VOICE OF MAN (Histoire(s) du cinéma), réalisé en 1979 comme projet de fin d’étude mais sorti qu’en 1987 (et restauré en 2017). Il nous sera difficile nous exprimer pleinement sur celui-ci tant notre séance a été rythmée par moult assoupissements, mais reste l’impression d’un doux cauchemar d’une très grande beauté.

Après le « triptyque de la joie ségrégation-mineurs-Alzheimer » et un Sokourov bien sombre, une récréation plus lègère et joviale s’imposait sous la forme de CONTES DE JUILLET (Hors compétition). À Guillaume Brac nous étions infiniment reconnaissant d’avoir lancé la carrière d’acteur de Vincent Macaigne (qui était déjà un metteur en scène de théâtre reconnu) avec le diptyque LE NAUFRAGÉ / UN MONDE SANS FEMME, puis de lui avoir offert son plus beau rôle à ce jour dans le bouleversant TONERRE. Il revenait cette année à Locarno avec un projet d’apparence plus modeste, CONTES DE JUILLET étant composé de deux courts de 30 minutes réalisés dans le cadre d’un atelier de théâtre. Si le premier, qui n’est pas tendre avec les mecs, est rafraichissant tout en restant assez anecdotique, le second, en plus d’être hilarant (en particulier grâce au personnage d’Andrea, italien dans toute sa splendeur), se révèle bien plus sombre au gré d’un final évoquant les attentats du 14 juillet (que l’équipe aurait appris au moment même du tournage en allumant la radio, quand le réel s’incruste dans la fiction).

Nous passerons rapidement sur la dernière séance de 23h, qui n’est évidemment pas celle qui offre les meilleures chances au film d’être pleinement apprécié. Il n’empêche que le second long-métrage du coréen Kim Dae-hwan – THE FIRST LAP (Cinéastes du présent) – un drame intimiste autour de la question de la parenté, avec ses personnages léthargiques et ses dialogues insipides, ne semble présenter aucun intérêt, et ce quelle que soit l’heure de la projection !

Locarno 2017 - poster - Côté

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