Critique : 45 Years

On 02/02/2016 by Nicolas Gilson

Avec son premier long-métrage WEEKEND, Andrew Haigh impressionnait la naissance du sentiment amoureux : désiré ou interdit, il le rendait universel, transcendant l’émotion de ses protagonistes tout en se concentrant habilement sur l’un d’eux. C’est avec la même acuité et la même ligne d’approche qu’il aborde les vertiges d’une relation après 45 ans de mariage. Dirigeant magistralement Charlotte Rampling et Tom Courtenay, le cinéaste s’intéresse à la confusion qui s’immisce au sein d’un couple lorsque s’y dévoilent des silences, évocateurs de non-dits, qui effacent les frontières du temps. Troublant.

Agatha A. Nitecka © 45 Years Film Ltd

Lorsque Kate (Charlotte Rampling) salue le facteur ce jour-là, elle ne se rend pas compte qu’il vient d’apporter une lettre qui va faire basculer son quotidien. Son mari Geoff (Tom Courtenay) reçoit en effet un courrier officiel lui annonçant qu’on a retrouvé le corps de celle qui précéda Kate dans sa vie, prise au piège, il y a une cinquantaine d’année, dans les glaces des Alpes suisses. L’homme est déconcerté comme foudroyé par la brusque résurgence d’un passé enfui. Kate, qui prépare leur 45 ans de mariage, n’est pas moins perturbée de voir Geoff agir différemment. Elle ne le reconnait plus, doute de lui, de tout, emportée par un sentiment de jalousie qu’elle sait pourtant irrationnel.

Andrew Haigh compose avec soin un scénario riche et subtil qui offre un cadre réaliste à la situation qu’il exploite afin de sonder, sous un nouvel axe, l’équilibre d’une relation. Fort d’asseoir la ritualité qui définit la vie du couple tout en dessinant sa perturbation, il semble photographier les moments-clés d’une semaine qui sera déterminante pour ses personnages. Il épouse le regard de Kate, offrant à Geoff l’ouverture d’un hors-champs dont le mutisme questionne justement sa femme. Geoff est incapable de s’exprimer. Peut-il seulement évoquer ce qu’il a tu jusqu’à présent, ou pensé avoir dit, sans blesser Kate et sans lui-même vaciller ?

Bientôt la ritualité est mise à mal, les jours se succèdent sans plus se ressembler. Si les gestes n’ont pourtant rien que d’ordinaire, Kate est confrontée au désarroi de son mari en étant elle-même désemparée. Elle cherche le dialogue avant de l’interdire, elle se montre contradictoire au fur et à mesure qu’elle sent son mari s’éloigner d’elle tandis qu’elle doit décider des détails de la soirée censée célébrer l’anniversaire de leur union. Les séquences se répondent par leurs différences tandis qu’un climat de suspicion se dessine imperceptiblement amenant Kate à sonder les secrets de Geoff.

L’intérêt de la démarche du cinéaste n’est pas de torturer ses personnages mais de saisir leurs émotions ; de souligner la caractère irrationnel du sentiment amoureux et la fragilité qui le rendent si précieux. Pour ce faire, il nous fond à la subjectivité de Kate. Nous subissons comme elle le silence de Geoff et sommes pareillement intrigués par son comportement. Fort de transcender l’intimité du couple – une prouesse déjà accomplie dans WEEKEND – Andrew Haigh trouve la juste distance pour observer lorsque nécessaire les protagonistes, comme s’il leur offrait la possibilité de respirer.

Brillant chef d’orchestre, il nous confond à l’émoi de ses protagonistes tout en nous en faisant les témoins distanciés. L’approche esthétique parait-elle simple qu’elle se veut sensationnelle. La photographie, naturaliste, est proprement sensible. Si le découpage du film semble rigoureux, il n’en est que plus délicat à l’instar du travail sur les focales – inscrivant le trouble au sein même de l’image. Parallèlement, la séquentialité est employée avec pertinence à l’instar de la scène finale qui en devient hypnotisante. En regard du travail minutieux de l’image, Andrew Haigh module les pistes sonores qui participent pluriellement à l’exacerbation du trouble de Kate – nous perturbant d’avantage lorsque le son d’un dérouleur de diapositives, perçu d’entrée de jeu, prend sens.

Enfin, le réalisateur offre à Charlotte Rampling et à Tom Courtenay des rôles aussi sublimes que complexes. Plus encore, il capture majestueusement le regard insondable de l’actrice jusqu’à nous foudroyer lorsque, hypnotisés, nous sommes interdits devant son silence. Confondant.

45 YEARS
♥♥♥(♥)
Réalisation : Andrew Haigh
Royaume-Uni – 2015 – 93 min
Distribution : ABC Distribution
Drame

Berlinale 2015 – Compétition Officielle
Film Fest Gent 2015 – UK Cinema

45 years postermise en ligne initiale le 07/07/2015

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